Adeline Morlière

Écrivaine

Nouvelle – « Une larme »

Classé dans : Nouvelle - « Une larme » — 22 novembre, 2015 @ 3:01

Comme l’année dernière, j’ai le plaisir de partager avec vous ma nouvelle écrite pour le concours Edilivre « 48 heures pour écrire ». Le thème était « L’espoir ».

J’espère sincèrement que ce texte vous plaira. N’hésitez pas à me donner votre avis.

Bonne lecture !

 

 

Une larme

 

Déjà deux mois. Seulement deux mois. Le temps me semble n’être plus qu’une infinité de maux successifs. Mon existence paraît tellement éphémère, tellement insignifiante. Et pourtant, je me suis abandonné à la lourde tâche de continuer de vivre, de souffrir. Leurs voix me disent sans cesse que je dois me battre, que délaisser la vie n’est pas une solution. Mais je n’y peux rien, c’est comme si la destinée ne voulait pas de moi. J’ai beau m’accrocher de toutes mes forces, j’ai l’impression que tout cela n’est que peine perdue.

Je n’ai plus la force de me lever, de parler, de leur faire comprendre ce que je ressens. Rien n’y fait, je suis comme bloqué à l’intérieur de mon propre corps. Sans arrêt, mon esprit divague, cherchant un moyen d’aller mieux et, parfois même, d’en finir. Mes pensées sont tellement contradictoires. Elles sont si sombres et pleines d’espoir. Et puis, il y a cette voix, qui sait apaiser mes souffrances et les faire renaître. Une voix tellement triste et aimante, qui voudrait que je me lève et que je reprenne ma vie là où je l’ai laissée. Cependant, j’en suis incapable. J’aimerais la prendre dans mes bras, panser ses blessures, lui dire que, désormais, tout va aller pour le mieux. Mais je n’y arrive pas, je n’y arrive plus. J’ai le sentiment de lui avoir volé son sourire, d’avoir brisé son cœur. Elle ne mérite pas ce que je lui fais endurer. Sans doute devrait-elle me laisser dans cette épreuve et refaire sa vie. Seulement, je la connais trop bien. Elle est totalement incapable d’abandonner quelqu’un qu’elle aime.

Mais que peut-elle encore aimer en moi ? Chaque particule de mon corps est comme de la glace. Je suis devenu son contraire, un poids bien trop lourd à porter sur ses frêles épaules. Elle, toujours aussi forte et fragile qu’autrefois. Toujours prête à aider son prochain. Elle est la seule à pouvoir me faire revenir de l’obscurité, à me donner envie de me battre.

« Je t’en supplie, regarde-moi. », me dit-elle jour après jour.

« N’abandonne pas, on a encore une chance de vivre heureux tous les deux. Reste avec moi. »

Oh, mon amour, j’aimerais tant pouvoir tenir ta main. Te dire à quel point je t’aime, à quel point tu me manques. J’ai besoin que tu saches que je suis toujours là. Je voudrais simplement pouvoir te regarder dans les yeux.

À chaque fois, c’est ce que je souhaite lui répondre. Et je l’aurais fait depuis longtemps, si seulement mes lèvres n’étaient pas soudées entre elles. Si j’étais capable de bouger ma langue, de battre des paupières, de remuer ne serait-ce qu’un doigt. Si seulement toutes ces choses ne m’étaient pas impossibles.

Déjà deux mois. Et au fil des jours, j’entends son angoisse monter, je sens ses espoirs diminuer, tandis que les miens sont toujours présents, tout au fond de moi. Elle désespère, pense que je suis en train de dépérir.

Fais-moi revenir, mon ange. Fais en sorte que je puisse te serrer une nouvelle fois dans mes bras.

Cela fait deux mois de trop, passés sur un lit d’hôpital. Je perçois que son sourire se meurt. Elle n’y croit plus. Comme les médecins, elle commence à penser que je ne me réveillerai pas de ce coma. Mais je ne suis pas du même avis. Pourtant, je ne parviens pas à réagir à toutes ces douleurs physiques qu’ils me font subir. Je suis encore en vie grâce à ces machines et à ce tuyau enfoncé dans ma gorge. S’ils pouvaient savoir que, depuis tout ce temps, j’entends tout ce qui se passe autour de moi, je ressens tous les contacts sur ma peau.

Néanmoins, c’est comme si je n’étais pas avec eux. Comme si mon corps était recouvert de métal, comme emmuré. Impossible de parler, impossible de crier, impossible de pleurer. Je voudrais pouvoir briser ses chaînes entremêlées, enfoncées dans ma chair. Elles me glacent le sang, pénètrent dans mes muscles, dans ma tête. Elles empêchent mon cerveau de répliquer, de se défendre. Alors, je ne suis plus qu’un pantin, condamné à cesser de vivre dès que le marionnettiste l’aura décidé. Les mots restent bloqués dans ma gorge. Je suis accablé par cette noirceur dans laquelle je dois vivre, malgré moi. J’entends presque le rire perçant et terrifiant de cette chose qui me maintient prisonnier de ce mutisme. Je ne parviens pas à déceler la véritable nature de ce mal qui me hante. Je ne sais plus quoi faire pour redevenir moi-même.

Je les écoute dire que je vais bientôt mourir. Mais quelle importance… ce qui compte, c’est elle. Elle est cette lumière qui me guide dans les abîmes. Ses pleurs me transpercent le cœur. Son rire me manque atrocement. Et rien que pour cela, il faut que je revienne. J’imagine ses cernes, sa maigreur, sa pâleur. J’entends l’anéantissement de ses rêves et je m’en veux d’avoir tout brisé. Elle prend ma main et m’avoue ce que je sais déjà.

« Mon cœur, ils veulent te débrancher. Ils veulent te laisser partir. Mais je ne peux pas, je ne suis pas prête. Je suis persuadée qu’une infime partie de toi est toujours à mes côtés. Et tout de suite, j’aurais besoin que tu me le montres. Si tu pouvais juste bouger un doigt. Juste un peu. », pleure-t-elle.

J’essaie de me battre, pour elle, encore et encore. Mais aucun de mes doigts ne bouge. Mes lèvres ne remuent pas. Pour elle, il ne se passe toujours rien. Et mon cœur en silence.

« Tu m’as promis qu’on passerait notre vie ensemble ! Mais on n’a pas encore eu le temps de vivre ! Alors, il faut que tu reviennes, maintenant ! J’ai besoin de toi ! J’ai besoin que tu ouvres les yeux. Tu n’as pas le droit de m’abandonner ! Je n’ai plus que toi ! »

Sa voix résonne dans ma tête, fait écho dans mon cœur, vibre dans mes veines.

« Reviens ! Mon amour ! Je t’en prie. Je n’arriverai pas à vivre sans toi, tu le sais. Et je ne pourrais pas t’attendre éternellement, parce que c’est trop dur. Je ne peux plus. Ça fait trop mal de te voir dans cet état. Je ne prendrais pas la décision de te débrancher, ça non ! Mais je suis incapable de rester sur cette Terre si tu n’y es pas. »

Je ne veux pas de ses adieux. Je veux qu’elle continue à croire en moi, en nous. Il faut qu’elle garde espoir. Mais brusquement, je sens qu’elle dépose un baiser sur mon front.

Non ! Non ! Tu n’as pas le droit de me laisser ! Je vais tenir ma promesse !

Mon sang irradie dans tout mon corps. Je suis en colère contre moi-même. Tellement impuissant. Je pensais être bien plus fort que ça. Je pensais pouvoir surmonter des épreuves bien plus difficiles.

« Je t’aime tellement… »

Non ! Reste avec moi !

C’est à cet instant que je sens quelque chose s’écouler de mon œil. Un miracle inespéré. Une renaissance. Une larme.

Il n’y a plus aucun bruit dans la chambre. Je crois qu’elle est partie. Tous mes rêves s’effondrent d’un seul coup. Et puis, je l’entends dire dans un souffle :

« Tu es toujours là… »

J’aimerais lâcher un soupir, mais je ne peux pas respirer par moi-même.

« Tout va s’arranger. On va se battre tous les deux. Je vais t’aider à revenir. Je te le promets. »

La porte claque. Puis d’autres voix parviennent à mes oreilles. Je vais m’en sortir. Je vais revenir. Je n’ai plus à endurer toutes ces souffrances. Ils savent que je suis là, même s’ils ne comprennent pas pourquoi.

Alors, je vais devoir tout réapprendre. On va m’enseigner de nouveau à parler, à respirer, à bouger et à marcher. Cela prendra du temps. Beaucoup de temps. Mais je sais qu’elle sera là, à chaque instant, pour m’accompagner, pour me guider. Bien sûr, plus rien ne sera jamais comme avant. Je sais que je l’aimerai davantage, que je vivrai davantage. Grâce à cette larme, ce nouvel espoir.

Parcours d’une écrivaine amatrice

Classé dans : Articles — 28 janvier, 2015 @ 3:59

Ceci n’est pas un mode d’emploi pour écrire un livre, bien au contraire. Je souhaitais juste partager avec vous ma petite expérience en tant qu’auteure-éditrice. Il existe certainement des centaines de manières d’écrire un livre, mais aucune n’est définitive. Je pense qu’il est important pour chaque écrivain d’établir lui-même sa façon de travailler, soit en s’inspirant des méthodes des autres, soit en suivant son propre processus. Celui-ci peut-être très long. Je pense qu’il dépend de la capacité de l’auteur à savoir remettre son travail en question, à s’adapter aux différentes situations de l’histoire, aux sentiments et humeurs de ses personnages, mais aussi de son niveau en grammaire, orthographe et conjugaison. Et je vous assure qu’il n’est pas bien grave d’avoir besoin d’une remise à niveau en français. Il appartient à chacun de se donner les moyens de réussir. Et quand je dis réussir, je ne parle pas du fait de devenir un auteur à succès,  mais de parvenir à terminer l’écriture d’un ouvrage qui nous plaît, et d’en être fier. Le long processus, qui se différencie d’un individu à l’autre, impliquera certainement aussi quelques périodes de doute, de remise et question et parfois même, un grand manque de confiance en soi.

Je vais donc tenter de vous décrire, de manière suffisamment claire et détaillée, mon processus d’écriture qui, je dois l’admettre, à quelque peu changé entre mes différents travaux.

Lire, lire et lire encore… Puis écrire.

Beaucoup de personnes se lancent dans l’écriture sans avoir jamais ouvert un bouquin de leur vie, ou simplement ceux qu’on leur a forcé à lire au collège et au lycée. Alors, si je peux vous donner un conseil : apprenez à lire ce que vous aimez ! Je n’ai malheureusement découvert que très tard le plaisir de lire. J’essaie donc de rattraper mon retard, parce que découvrir les univers d’autres écrivains est très important. Il en est de même pour leur manière d’écrire. Certains auteurs vont être surtout dans l’émotion, impliquant totalement le lecteur dans l’histoire, faisant en sorte qu’il se mette à la place du personnage principal. D’autres, quant à eux, savent se détacher de leurs personnages, les ridiculisant même quelque peu. À nous de voir quels procédés d’écriture nous touchent le plus, lesquels nous font rire ou, au contraire, pleurer. C’est seulement à cet instant que nous pouvons nous demander ce que nous voulons transmettre à nos futurs lecteurs par nos propres écrits. Alors, sans plagier nos auteurs préférés, nous pouvons nous en inspirer.

Une idée, un flash, un rêve… Pour devenir un poème, une nouvelle, un roman.

Certains parviennent à forcer leur imagination, d’autres sont obligés d’attendre qu’une idée vienne d’elle-même. Elle peut débarquer d’un seul coup, sous forme d’un flash ou d’un rêve. Il ne faut surtout pas laisser s’échapper ses précieuses idées. Elles risqueraient de se faire oublier en seulement quelques jours. Dès qu’une d’elle vous vient à l’esprit, notez-la ! Il se peut que vous ne parveniez pas à la développer, mais elle méritera dans tous les cas que vous vous penchiez dessus, ne serait-ce que plusieurs minutes.

En ce qui me concerne, ce fut un flash pour mon premier roman. C’est d’ailleurs assez étrange lorsque cela nous arrive et nous transperce le cerveau. Lorsque ça m’est arrivé, je n’avais pas d’autre solution que d’écrire immédiatement la scène que je venais de voir. Je n’avais jamais vraiment écrit, mis à part quelques poèmes durant mes déprimes d’adolescence. Alors, je me retrouvai avec cette feuille devant moi, décrivant une jeune fille en train de se faire étrangler (Oui, un flash assez choquant débarqué de nulle part !), et alors ? Qu’est-ce que j’allai faire de ça ? Bizarrement, j’étais incapable de l’abandonner au fond d’un tiroir. Je suis donc restée devant cette feuille, avec ces lettres très mal écrites, tous ces mots barrés, à réfléchir. Qui était cette jeune fille ? Et cet homme ? Pourquoi lui faisait-il du mal ? J’avais vu les yeux de la fille, elle était incapable de faire du mal à qui que ce soit. J’étais certaine d’une chose, elle ne méritait pas ce qui lui arrivait. À partir de là, un unique scénario m’est venu à l’esprit, et il n’était pas très heureux. Mais, il collait parfaitement avec ma personnalité et mon envie de transmettre des émotions.

Pour mon deuxième roman, qui est en cours d’écriture, l’idée a tout simplement jailli dans mon esprit alors que j’étais dans mon lit, dans le noir.

Avant de débuter la rédaction…

L’idée est là, vous la tenez, elle est écrite sur cette feuille. La trame principale de l’histoire se met en place, amenant quelques incohérences par la même occasion. Que faut-il faire désormais ? Ayant à peu près en tête mon histoire, j’ai directement commencé à écrire le premier chapitre, chose que je n’ai pas faite pour le second livre. J’ai ensuite écrit un bref résumé de l’histoire, puis je l’ai détaillé peu à peu. Certaines scènes qui me tenaient à cœur ont été écrites tout de suite, avant d’être oubliées. Au fil de l’écriture, de nouveaux détails vont venir s’ajouter, il faut bien penser à les noter, et dans l’ordre chronologique. Bien entendu, comme je le fais moi-même, un petit carnet est le bienvenu, et même le mémo sur votre téléphone est très important. Lorsque vous êtes dans la salle d’attente du médecin, couché dans votre lit… Bien sûr, cela devient un peu compliqué lorsque vous êtes sous la douche ou aux toilettes, à moins que vous ayez un téléphone qui supporte l’eau ou que vous l’emportiez avec vous dans le second cas. Chacun ses petites habitudes !

Pour certaines histoires, il est évident que vous ne pouvez pas être calés dans tous les domaines. Des recherches pourront donc vous être nécessaires afin d’établir un univers le plus réaliste possible ou le plus proche de légendes. Là, Google est votre ami, et les forums et autres groupes sur les réseaux sociaux pourront vous être très utiles.

L’écriture… Ou le reconditionnement des idées…

Même si je suis du genre à faire des listes pour tout, que j’ai d’ailleurs tendance à perdre une fois qu’elles sont écrites, je suis incapable d’être autant organisée et rigoureuse dans la rédaction. Je n’arrive pas m’imposer un rythme d’écriture, que ce soit une heure par jour ou un chapitre par semaine. Il va y avoir des jours où l’inspiration n’est pas là. Nous sommes des êtres humains, et j’imagine que pour la plupart des gens, les soucis du quotidien prennent parfois le dessus, alors, même quand l’envie d’écrire est là, il est possible de ne pas y parvenir. Pour mon premier roman, je suis restée plusieurs mois sans rien écrire, tout simplement par crainte de ne pas réussir. Seulement, au fur et à mesure, on se rend compte que le besoin d’écrire devient plus fort. Il y a donc des jours où seulement un paragraphe s’ajoute au reste du récit, et d’autres où on va rédiger un chapitre entier, voire davantage. Et pendant les périodes de non-écriture, il ne faut rien forcer, juste attendre que les mots viennent d’eux-mêmes.

Mon plan est fait, mais il arrive que seulement quelques mots soient écrits pour exprimer une idée. Je sais pertinemment qu’il ne sert à rien d’écrire certaines scènes à l’avance, et même celles pour lesquelles j’y suis obligée subiront à coup sûr des modifications. J’écris un peu comme cela me vient, je ne sais parfois pas à l’avance lorsqu’un nouveau personnage va débarquer. Certains changent même de prénom entre le résumé et la rédaction. Je me suis d’ailleurs rendue compte que la fin que j’avais imaginée pour mon deuxième roman était totalement différente de celle que j’avais écrite au préalable dans le résumé. Cependant, celui-ci est encore en cours d’écriture, et je ne connais toujours pas la fin exacte. Peut-être n’aura-t-elle rien à voir avec mes idées de départ.

Stephen King, qui est un auteur que j’affectionne particulièrement, écrit de cette manière. Lorsqu’il débute un manuscrit, il n’a souvent aucune idée de la manière dont l’histoire se terminera. Je conseille d’ailleurs à tous les auteurs son autobiographie Écriture : Mémoires d’un métier. Un très bon ouvrage rempli de bons conseils et, pour les fans de King, des anecdotes complètement hallucinantes. Dans ce livre, il explique que, pour lui, un roman achevé = le premier jet – 10 %. En ce qui me concerne, mon premier roman doit faire ceci = premier jet + 20 %. Bref… Comme quoi, chacun sa manière d’écrire !

Et chacun a également son moment pour écrire. Étant plutôt un oiseau de nuit, j’ai beaucoup de mal à écrire le matin. Je le fais d’ailleurs très rarement. Il y a quelques années, j’étais comme foudroyée d’inspiration et d’envie d’écrire le soir, et ça pouvait durer jusqu’à quatre heures du matin. Lorsque je n’avais qu’une petite lampe pour m’éclairer et que le reste de la pièce était plongée dans la pénombre, je visualisais mieux les lieux de mon roman. Mais, cela devient bien plus compliqué lorsqu’on travaille. Désormais, je réussis à écrire lorsqu’il fait jour, et même lorsqu’il y a un peu de bruit. Mais j’ai bien dit « un peu » !

La musique comme source d’inspiration…

Quand il y a vraiment trop de bruit autour de moi, j’attrape mes écouteurs et mets de la musique instrumentale (bandes originales de films ou piano), et j’ajoute mon casque anti-bruit. Me voilà dans ma bulle ! Je mets une musique appropriée à la scène que je dois écrire, au sentiment que je dois ressentir, je ferme les yeux, et je me retrouve dans mon roman, à la place de mes personnages. Je ris, je pleure, je souffre avec eux. Je ne peux malheureusement pas écouter mes chansons préférées en même temps que j’écris, je perdrais alors toute ma concentration en me mettant à chanter ! Alors, je remercie les Ludovico Einaudi, Yiruma, John Williams, Howard Shore et autres Hanz Zimmer pour tous ces moments d’émotion et de concentration qu’ils m’offrent.

Écrire les images qui défilent dans notre tête…

Il est parfois difficile de décrire précisément sur papier les images que nous avons dans la tête. Et il arrive souvent que ce qu’on écrit ne soit pas à la hauteur de ce que l’on aurait voulu écrire. Je ne sais pas s’il est vraiment possible que notre écriture reflète à la perfection nos pensées. Pour ma part, j’ai quelques petites astuces pour m’en approcher. Tout d’abord, il existe des magnétophones ou mémos vocaux sur les téléphones, tablettes ou ordinateurs. Vous pouvez bien entendu toujours utiliser votre vieux magnétophone à cassettes, s’il fonctionne toujours ! Si vous utilisez cette méthode, vérifiez en premier lieu que personne n’est susceptible de vous entendre et pense que vous parlez tout seul, même si c’est ce que vous faites. D’ailleurs, n’ayez pas honte de cela, j’imagine que beaucoup d’écrivains se parlent à eux-mêmes. Mais c’est tout à fait normal lorsque des dizaines de personnages sont forcés de vivre à travers nous avant de pouvoir exister sur papier, puis dans la tête d’autres lecteurs.

Ensuite, mon autre méthode consiste à ne rien faire, du moins concrètement, et pendant un certain temps. Si la scène que vous avez dans la tête vous tient particulièrement à cœur ou que vous avez simplement envie de l’écrire correctement, attendez ! Dans ces cas-là, je rejoue la scène, encore et encore, dans ma tête (et même parfois à haute voix lorsqu’il n’y a personne) jusqu’à ce qu’elle soit ancrée dans mon esprit. Alors, lorsque je me sens prête à l’écrire, que je connais les lieux, les dialogues et le déroulement de la scène sur le bout des doigts, je me lance dans la rédaction !

Utiliser les bons outils…

Au cours de l’écriture, nous butons tous sur des mots que nous n’avons pas l’habitude d’écrire. « C’est quoi les terminaisons du subjonctif imparfait ? » « Il faut que je trouve un synonyme pour éviter les répétitions. » « Il y a un tiret à ce mot ? ». Autant de questions qui nous prennent énormément de temps. Alors, n’hésitez pas à imprimer certaines règles de grammaire et autres dont vous avez souvent besoin. Par exemple, la liste des verbes à utiliser pour les dialogues, l’orthographe des nombres (quelle galère tous ces tirets !), etc… Et bien sûr, munissez-vous de votre dictionnaire de français, dictionnaire des synonymes, Bescherelle de grammaire et de conjugaison. Et lorsque vous remarquez que vous faites régulièrement une faute sur un certain mot, notez-le dans un carnet. Vous éviterez de refaire une nouvelle fois cette fois ou, du moins, vous perdrez moins de temps à vérifier.

En ce qui concerne la correction, j’ai la chance d’avoir plusieurs personnes qui veulent bien corriger mes textes. Mais avant de les assommer d’erreurs vraiment bêtes et de toutes sortes de ce que nous appelons des fautes de frappe (qui sont en réalité faites à un moment où notre cerveau s’est mis en veille), pensez aux correcteurs d’orthographe !
Il existe des logiciels à télécharger et d’autres qui sont en ligne. Pour ma part, j’utilise le site Scribens. Ensuite, vous pourrez bien sûr aller embêter vos correcteurs !

La mise en forme…

Étant une maniaque de la mise en forme, je la fais au fur et à mesure. Mais vous pouvez tout aussi bien la faire une fois la rédaction terminée. Généralement, la police doit être Times New Roman ou Arial en taille 12. Bien sûr, chacun peut le faire à sa sauce ! Mais en sachant que si vous avez besoin de convertir votre fichier en PDF, ce format ne prendra pas en compte toutes les polices que vous avez pu télécharger ou créer vous-mêmes. Il est également très important d’aérer votre texte pour que la lecture soit plus fluide. Un espace entre deux paragraphes, des alinéas, rien de plus compliqué ! Et surtout, pensez à justifier votre texte !

Pour les dialogues, et bien que la mise en forme à l’anglaise soit de plus en plus présente, ils débutent par des guillemets, puis des tirets cadratins (ou demi-cadratins) suivi d’un espace cadratin (ou demi-cadratin). Enfin, ils se ferment par des guillemets.

Voici un exemple :

« Je ne suis pas fou Marie.

– Je n’ai pas dit ça.

– Mais tu l’as pensé tellement fort ! Oui, j’ai tué ces femmes, mais je ne regrette rien.

– Mais… pourquoi… », bégaya-t-elle alors que la peur emplissait son visage. Elle semblait incapable de terminer sa phrase.

Il ne faut pas non plus oublier de numéroter les pages et d’uniformiser la police et la taille des titres des chapitres. Bien sûr, les titres pour chaque chapitre ne sont pas une obligation, ils permettent juste au lecteur de réfléchir à ce qu’il va découvrir dans le chapitre qui suit. Et pour lister les chapitres, en mentionnant la page, on fait un sommaire (au début du livre) ou une table des matières (à la fin).

Voilà, j’ai probablement oublié bon nombre d’informations utiles, je n’hésiterai donc pas à les ajouter si cela me revient à l’esprit. Autrement, vous pouvez toujours me poser vos questions sur ma manière de travailler ou si vous souhaitez que je vous donne mon avis sur l’un de vos textes (ou que je corrige la mise en forme !).
Cet article n’évoquant que la rédaction, un autre suivra concernant la publication, ou plutôt l’auto-publication !

 

Nouvelle – « Rencontre glaciale »

Classé dans : Nouvelle - « Rencontre glaciale » — 30 novembre, 2014 @ 8:38

Une nouvelle petite nouvelle ^^ écrite le week-end dernier à l’occasion du concours Edilivre « 48 heures pour écrire ». Le thème était « le courage ».

Je suis consciente que ce texte n’est pas très joyeux, mais cela doit être ma marque de fabrique.

Donnez-moi votre avis !

Bonne lecture à tous !

 

Rencontre glaciale

 

 

Ce soir-là, rien n’aurait pu m’effrayer… ou presque. Ma vie était comme la vôtre, bien loin de la perfection, mais elle me convenait. Je ne m’étais pas encore aperçu à quel point elle était précieuse. Mais il est sans doute trop tard pour s’en rendre compte. J’avais obtenu une promotion, il y avait de ça presque une semaine, j’avais un mari parfaitement imparfait, mais que j’aimais passionnément, et il y avait également mon plus grand bonheur, mon rayon de soleil, ma fille. Je me rendais chez la nourrice, juste après être passée récupérer un colis que j’attendais avec impatience : son cadeau d’anniversaire. Le lendemain soir, toute la famille serait réunie pour fêter ses dix ans. Mon enthousiasme me fit quelque peu oublier le froid qui me giflait les joues. La glace avait envahi la moitié du trottoir, je marchais prudemment.

Les lumières des lampadaires faisaient scintiller la glace, ce qui donnait une certaine magie à ce mois de février. Dans cette obscurité, cette rue était tellement belle, tellement dangereuse. Le claquement de mes talons résonnait. Mes mains frigorifiées portaient difficilement le carton. J’aurais décidément dû prendre la voiture, mais j’étais toujours inquiète à l’idée de glisser sur une plaque de verglas. Je ne pouvais donc m’en prendre qu’à moi-même.

J’étais sortie tard du bureau et il n’y avait plus grand monde dans les rues. Un homme avançait sur le trottoir d’en face, un peu trop rapidement. Je l’observais, sans pour autant le fixer, lorsqu’il dérapa sur la glace et retomba sur le derrière. À mon tour, je faillis l’imiter, mais parvins à me redresser à temps. Mon colis se retrouva malgré tout au sol. J’espérais que le contenu n’était pas cassé. Je me baissai pour le ramasser et me redressai lentement. Non loin de moi, le cascadeur s’était relevé et continuait sa route, tête baissée.

Je tournai à l’angle. La rue était semblable à la précédente, à une exception près, il y avait plus de monde. Un jeune couple passa à côté de moi, manquant de peu de me foncer dedans. Je continuai mon chemin, exaspérée, mais malgré tout, souriante. Plus que deux cent mètres et je serai chez la nourrice. Ce furent sans nul doute les deux cents mètres les plus longs de ma vie.

Un homme approchait, les mains dans les poches de sa veste de survêtement. Je lui jetai un coup d’œil et regardai aussitôt le trottoir en voyant qu’il me dévisageait. Lorsque nos regards se croisèrent de nouveau, il se trouvait à vingt mètres de moi. Mon rythme cardiaque s’accéléra. Il y avait quelque chose de perturbant dans ses yeux, mais j’étais incapable de dire ce que c’était. Je resserrai la prise sur ma boîte en carton et longeai le mur. Il s’arrêta, souriant, et regarda autour de lui, autour de nous. Il chercha quelque chose dans ses poches, mais n’en sortit rien. Je continuai d’avancer et finis par le dépasser.

« Eh M’dame ! », me héla-t-il.

Je fis semblant de ne pas l’avoir entendu et continuai.

« Eh ! Toi, là-bas, avec ton carton ! »

Je tentai de respirer calmement. Des pas s’approchèrent de moi, brisant le verglas. Je ne pouvais pas accélérer et risquer de tomber. Je fixai le coin de la rue, à côté duquel se trouvait la maison de la nourrice de ma fille. Une main agrippa mon bras droit et je dus pivoter. Je le regardai, essayant de ne pas lui dévoiler ma peur. Mais j’étais terrifiée.

« Bah alors, tu m’as pas entendu ? C’est à toi que je parle.

– Désolée… je ne savais pas, répondis-je.

– T’aurais pas une clope ?

– Non, désolée, je ne fume pas. »

Il lâcha mon bras et je repris ma route. Il m’appela une nouvelle fois :

« Non, mais attends !

– Pardon, mais je suis pressée.

– Ah ouais ? Bah moi aussi. J’étais pressé de te voir. »

Un homme arriva et changea de trottoir. Un couple et leur enfant pressèrent le pas. La grand-mère au bout de la rue ne vit probablement rien.

Sur ce, il me poussa violemment contre le mur. Je sentis mon cœur battre dans mes tempes et mes yeux se remplirent de larmes, sans pour autant couler.

« Laissez-moi tranquille ! Je vous en prie !

– T’as qu’à répondre quand on te parle, salope ! »

Il attrapa ma boîte et la jeta au sol.

« Ne me faites pas de mal ! », pleurai-je.

Puis, il saisit mes cheveux par la racine et cogna ma tête contre le mur en briques. Dans un premier temps, je fus sonnée, puis une douleur atroce s’empara de moi. Pendant ce temps, il prit mon sac à main et commença à fouiller dedans. Dans mon portefeuille, il prit l’unique billet de vingt euros, ainsi que ma carte bancaire. Il regarda ma carte d’identité, et la mit à côté de mon visage pour me comparer à la photo, le tout dans un calme déconcertant. Rapidement, la rue s’était totalement vidée. Il fouilla ensuite dans mon téléphone, et le retourna vers moi pour me montrer une photo.

« C’est ta fille ?

– Non.

– Bien sûr que si, elle a les mêmes yeux que toi. Elle est mignonne !

– Si jamais vous…

– Ah ! Si jamais, me coupa-t-il. Si jamais tu n’avais pas pris cette rue. Si jamais tu étais passée cinq minutes plus tard ! Si jamais… Si jamais… Oh ! »

Il découvrit quelque chose d’intéressant dans mon téléphone.

« Et si on téléphonait à ton petit mari ? Ça te plairait ?

– Non ! Ne… »

Un homme apparut brusquement et nous regarda. Il semblait inquiet, mais ne savait apparemment pas quoi faire.

« Aidez-moi ! », hurlai-je.

Son poing droit cogna sur ma joue.

« Mais ferme ta gueule ! »

Il se retourna vers l’autre homme.

« Et toi dégage ! »

L’homme hésita, fit quelques pas dans notre direction, puis repartit d’où il était venu, accompagné de sa lâcheté. Profitant de ce petit moment d’inattention, j’attrapai mon téléphone, le jetai par terre et l’écrasai de toutes mes forces. Il ne fallait pas qu’il touche à ma famille.

« Ah, tu veux jouer à ça ! Tu veux voir qui a le plus de force ?

– Non ! », criai-je en me protégeant le visage.

Se moquant bien de mes désirs, il me frappa au visage. Encore, et encore. Un goût de métal se répandit dans ma bouche. Il attrapa mes cheveux et cogna plusieurs fois ma tête contre le mur. La rue tournait autour de moi. Les murs s’affaissaient, le béton devenait sable mouvant, les lampadaires étincelaient à travers mes paupières lourdes. Je ne parvenais plus à ouvrir les yeux. Mon monde s’effondrait, ma vie s’enfuyait lentement, comme toutes ces personnes présentes durant le début du défouloir. Mon sang bouillonnait, mais mes muscles ne répondaient plus. Je parvins à bouger la main, caressant les pavés glacés. Cette fois, ce furent ses coups de pied que je reçus dans le ventre. Alors, je ne sus par quel moyen, mais je parvins à garder l’espoir de revoir ma petite fille. Seulement, ce cauchemar n’était pas terminé, je devais endurer les coups qu’il me portait. Plus je montrerais ma souffrance, et plus il serait ravi de me la procurer. Je relevai la tête et, la vision embrumée, observai l’angle de la rue.

Il était toujours là. J’avais même l’impression qu’il m’appelait, qu’il me disait de le rejoindre. Comme si après ça, j’aurais la vie sauve, que plus rien ne pourrait jamais m’arriver. Alors, je roulai sur le ventre, posée sur mes avant-bras, et commençai à ramper. Je ne savais pas ce qu’il faisait, sans doute me regardait-il, souriant de toutes ses dents. Je savais pertinemment que ce que je faisais ne servait à rien, mais je ne pouvais pas abandonner cette vie, et encore moins ma fille. Seulement, tout semblait m’échapper. Je ne contrôlais plus rien, il le faisait à ma place. Il était le juge et le bourreau. Et moi, je n’étais plus que l’accusé dans les couloirs de la mort, attendant que la sentence soit exécutée. J’étais coupable. Coupable d’avoir croisé son chemin. Coupable de ne pas avoir su implorer la pitié de mon agresseur, ni celle de notre public. Et celui-ci était toujours présent. L’homme nous observait du coin de la rue, à moitié caché. Il me fixait. Mais j’aurais préféré qu’il parte, qu’il prenne la fuite, comme l’avait fait son courage.

Faiblement, je levai la main dans sa direction. Et brusquement, il disparut, emmenant avec lui mes derniers espoirs. Épuisée, je posai ma tête sur les pavés, attendant le repos éternel. Mais il n’en avait pas décidé ainsi. Il m’empoigna et me força à me relever, me plaquant contre le mur. J’ouvris les yeux et relevai la tête. Il ne souriait plus. Il ne savait plus quoi faire. J’avais même l’impression qu’il me regardait pour la première fois, comme s’il venait de se réveiller d’un rêve. Il ne savait pas comment il en était arrivé là. Puis, il regarda dans le vide, à gauche, en bas. Il me lâcha de sa main droite et je manquai de m’écrouler par terre. Tous ses sentiments l’avaient déserté, même la haine. Il ne savait pas pourquoi il faisait cela, mais il devait le faire.

Alors, sachant que je vivais mes derniers instants, mes dernières secondes, mes ultimes pensées furent pour mon mari et ma fille. Je repensais à tous ces gestes remplis d’amour, et à tous ces petits riens qui font que nous sommes vivants. Une dernière fois, je vis leurs sourires.

À mon tour, mes lèvres s’étirèrent sans que je puisse les en empêcher. Il n’allait pas comprendre. Et je ne comprenais rien à ce qui venait de m’arriver.

« Pourquoi tu souris ?

– Parce que… tu es pitoyable. », soufflai-je.

Désorienté, il finit par prendre quelque chose dans sa poche, lentement. Je fermai les yeux et les rouvris aussitôt en sentant la lame pénétrer dans ma chair, au niveau de l’abdomen. Je m’effondrai sur le sol, la glace se recouvrit de rouge, et je regardai mon sang se répandre. J’entendis l’homme s’éloigner, puis plus rien. Tout s’obscurcit. Le froid s’empara de moi et finit par disparaître. Il n’y avait plus personne. J’étais seule, paisible, mais morte.

Nouvelle – « Nom de Zeus ! »

Classé dans : Nouvelle - « Nom de Zeus ! » — 17 novembre, 2014 @ 4:06

Voici une courte nouvelle que j’ai écrite à l’occasion d’un atelier d’écriture. Le sujet était le suivant :
Vous avez trop fêté noël ou le nouvel an. Vous vous réveillez et vous n’êtes pas chez vous. Vous êtes avec des gens que vous ne connaissez pas. Que s’est-il passé ?
En l’occurrence, vous pourrez vous rendre compte que je n’ai pas totalement respecté le sujet, mais il m’a beaucoup inspirée. Nostalgie, quand tu nous tiens !
Bonne lecture !

Nom de Zeus !

 

Le bruit de la foule devenait assourdissant. Le moindre son prenait de l’ampleur et restait figé dans ma tête. La musique envahit mes oreilles, devenant presque insupportable. Différents tempos se mêlèrent. Ma tête se mit à tourner, tandis que seul le son des basses était audible. Tout était flou autour de moi. Je fermai les yeux, les rouvris. Il n’y avait plus rien. Tout était plongé dans la pénombre. Il y eut un flash. Puis, je me réveillai, assez difficilement, avec une bonne migraine. Pourtant, je ne me souvenais pas avoir autant fêté la nouvelle année. Mes doigts effleurèrent quelque chose de froid et d’humide. Mes yeux, quant à eux, avaient beaucoup de mal à s’ouvrir à cause de la lumière. Un vent glacial me parcourut de la tête aux pieds. Je levai les yeux au plafond. Mais ce que je vis s’apparentait davantage à un ciel. Je fronçai les sourcils et regardai tout autour de moi. Effectivement, c’était à n’y rien comprendre. J’ignorais totalement comment j’avais pu me retrouver dans le jardin de mes parents, alors que je me rappelais m’être endormie chez moi, à une soixantaine de kilomètres de là. J’avais certainement dû me cogner très fort à la tête. Je regardai en direction de la maison et constatai qu’il en manquait un bout. Certes, elle n’avait pas l’air d’avoir subi des dommages. Seulement, la chambre de mes parents ainsi que la véranda avaient disparu. Je me pinçai vivement le bras pour voir si je ne rêvais pas. Apparemment non. Je me levai et remarquai que je portais les mêmes vêtements que la veille. La rosée du matin avait rencontré ma robe rouge. Je ramassai l’une de mes chaussures, que j’avais dû perdre durant mon sommeil, et relevai la tête. Une ombre s’était postée derrière la porte et semblait m’observer. Je voulais comprendre ce qui était en train de se passer. Alors, sans réfléchir, je m’avançai d’un pas mal assuré vers la maison lorsque la porte s’ouvrit. C’est alors que je découvris avec stupéfaction que Maman s’était fait le même brushing que celui qu’elle avait quinze, voire vingt ans auparavant. J’attendis qu’elle parle.

« Bonjour, je peux vous aider ? demanda-t-elle poliment.

– Heu… eh bien… en fait, ma voiture est tombée en panne à environ deux kilomètres. Est-ce que je peux utiliser votre téléphone ? »

Derrière elle, je vis mon père en train de jouer avec des enfants. Je les reconnus immédiatement. Ma sœur devait avoir environ sept ans, mon frère en avait cinq, et j’en avais certainement bientôt trois. Discrètement, je me pinçai une nouvelle fois. Ma mère acquiesça et m’invita à entrer. Les trois enfants me regardèrent et la petite dernière, Adeline, me gratifia d’un grand sourire, comme si elle me connaissait depuis longtemps, et malgré sa timidité apparente. Mon père chercha dans l’annuaire le numéro d’un dépanneur. Je fis semblant d’appeler, et lorsqu’ils eurent le dos tourné, je débranchai la prise du téléphone. Maman me proposa alors de rester manger avec eux en attendant que la ligne soit rétablie. Je jetai un coup d’œil au calendrier posé sur le rebord de la cheminée. Il y était inscrit « 1993 ». L’âge des enfants, l’apparence des parents, le fait qu’il manquait une partie de la maison, tout concordait, mais rien n’était logique. Je me retrouvais vingt ans en arrière, par je ne sais quel moyen. Mon père me demanda mon prénom. Je répondis Émeline. Et à chacune de ses questions, je tentais de trouver une réponse convenable. De toute façon, ils ne m’auraient pas cru si je leur avais dit la vérité. Et pour cela, il aurait d’ailleurs fallu que je la connaisse. Alors le repas se déroula le plus normalement du monde, même si plus rien ne semblait l’être.

Soudain, ma vue s’obscurcit jusqu’à ce que je sois complètement plongée dans le noir. Il y eut un nouveau flash. J’ouvris les yeux et regardai aussitôt tout autour de moi. J’étais dans mon lit, aux côtés de mon fiancé. Je réfléchis à ce rêve pendant un long moment et décidai d’en parler à Morgan dans la voiture, alors que nous nous rendions chez mes parents pour fêter le nouvel an.

« Effectivement, tu parles d’un rêve. On se croirait dans Retour vers le futur, me dit-il. Ça me rappelle le gars qu’on a croisé hier.

– Ah oui, celui déguisé en Doc, et je ne sais pas si tu as entendu, il a appelé son chien Einstein. C’est peut-être à cause de lui que j’ai rêvé de ça.

– Oui, sûrement. En plus, il avait pratiquement la même voix.

– C’est vrai. Il a dit « Qu’en penses-tu Einstein ? Il faut peut-être simplement augmenter le voltage. Je crois que cela mériterait un nouvel essai. » Et après il a regardé dans notre direction. Bizarre. »

J’haussai les sourcils et soupirai en comprenant que tout cela n’était qu’un rêve. Une fois arrivée chez mes parents, je fus heureuse de voir la maison dans sa totalité. Après un petit apéritif non alcoolisé, tout le monde s’assit à table. C’est alors que Maman tourna les yeux vers moi en posant des plats sur la table. Elle resta figée quelques instants et semblait préoccupée.

« Ça va Maman ? lui demandai-je.

– Oui, j’ai juste une impression de déjà vu. »

Puis elle se tourna vers mon père et lui dit :

« Tu te souviens du jour de l’an quatre-vingt-treize ?

– Heu non.

– Il y avait une jeune fille dans le jardin. Elle a dit qu’elle était tombée en panne de voiture. Le téléphone a été coupé à ce moment là, du coup elle est restée manger avec nous.

– Ah oui ! C’est vrai. Elle avait l’air gentille. Je ne me rappelle pas de son prénom.

– Émeline, répondis-je brusquement tandis que tous les regards se tournaient vers moi.

– Comment tu peux t’en souvenir, tu n’avais même pas trois ans ? », demanda Maman.

Morgan me regarda et, silencieusement, nous nous demandâmes si cela était vraiment possible. Je lui souris.

« Je parie qu’elle me ressemblait beaucoup, repris-je. »

Ma mère tenta de se souvenir, puis acquiesça. Alors, je racontai à tout le monde la rencontre avec Doc, et ce rêve qui semblait ne pas en être un.

Nouvelle « L’homme de la chambre 4 » – Chapitre 1

Classé dans : Chapitre 1 — 9 novembre, 2014 @ 3:44

Voici une nouvelle que j’ai écrite en décembre 2013 pour un concours d’écriture, pour lequel j’ai remporté la troisième place. Elle m’a été inspirée par la porte close d’une chambre d’hôtes dans laquelle j’ai passé un week-end. N’hésitez-pas à me dire ce que vous en pensez.

Bonne lecture à tous !!

L’homme de la chambre 4

 

Chapitre 1

Indifférence

 

Le temps n’était pas au beau fixe en cette fin avril. Nous avions passé une bonne partie de la journée en voiture, et qui plus est, sous la pluie. Ma sœur avait réussi à dormir quasiment tout le long du trajet, contrairement à moi qui étais bien trop énervée par ce voyage. J’avais tenté à maintes reprises de lire un des nombreux livres que j’avais apportés – excellents remèdes contre l’ennui lorsqu’on se rend dans un lieu où il n’y a ni réseau, ni Internet – mais avais fini par me rabattre sur mon lecteur MP3. Seulement, la musique ne couvrait pas totalement le son de la station radio de l’autoroute, ce qui m’agaça d’autant plus. Alors, je gardai le silence et ma mine renfrognée jusqu’à l’arrivée à la chambre d’hôtes.

Je ne comprenais toujours pas les raisons précises de notre venue ici. Mes parents avaient eu la brillante idée de nous emmener en vacances dans un coin perdu afin de ressouder les liens familiaux, et surtout ceux entre ma sœur, Agathe, et moi.

Ce n’est pas que nous soyons réellement en désaccord, nous ne passons pas non plus notre temps à nous crier dessus, le fait est que nous n’avons simplement pas d’affinités. J’aimerais pouvoir remédier à cela, parce qu’elle est ma sœur et que, d’une certaine manière, je l’aime, mais je ne ressens pas le besoin d’être proche d’elle. D’ailleurs, je ne suis proche de personne. J’ai parfois le sentiment d’être une mauvaise amie, en plus d’être une mauvaise sœur et une mauvaise fille. Mais je n’y peux rien, je suis ainsi et je ne parviens pas à être autrement. Agathe, contrairement à moi, est toujours partante pour faire des sorties avec ses amies ou du shopping avec notre mère. Au final, je crois qu’il n’y a qu’avec moi qu’elle est aussi froide. Alors, je me dis que le problème doit forcément venir de ma personnalité.

Nous avons seulement deux années d’écart, mais un immense fossé s’est dressé entre nous pour je ne sais quelle raison. Et, bien que tout cela puisse parfois rendre l’atmosphère glaciale, je ne désire pas que ça change. Je suis parfaitement heureuse ainsi, et Agathe semble l’être également. Une des rares choses que nous avons en commun est notre amour de la solitude et de la tranquillité. Elle à sa couture, moi à ma lecture, tout se passe quasiment toujours dans le calme, pour le plus grand désespoir de mes parents.

Une semaine avant de partir, ils ont voulu faire pour la première fois une réunion de famille. Bien évidemment, cela n’a pas différé de nos habituels repas. Ils avaient juste besoin de nous dire ce qu’ils avaient sur le cœur, et de nous reprocher de ne jamais rien faire toutes les deux. À cet instant, mon regard avait croisé celui d’Agathe et j’avais compris qu’elle était autant exaspérée que moi. À la fin de leur monologue, ils nous informèrent de leur décision de partir pendant une semaine en famille dans un endroit où rien ne pourrait interférer dans notre bonne entente. C’est ainsi que nous nous étions retrouvés dans cet espace verdoyant, avec aux alentours : rien. Nos voisins les plus proches étaient des moutons dans leur enclos.

Après une brève visite des lieux, je me retrouvai à l’étage et déballai mes livres pour ne pas qu’ils s’abîment. Agathe s’assit sur son lit et attendit. J’avais le sentiment que le séjour serait interminable pour toutes les deux, mais surtout pour elle. Elle n’avait pas pu emmener sa machine à coudre, objet dont elle avait du mal à se passer. Ma sœur veut devenir styliste, et je dois lui reconnaître un certain talent.

Les parents passèrent nous voir vers seize heures et parurent extrêmement ravis d’avoir pris une seule chambre pour leurs deux filles.

« Alors les filles, ça se passe bien ? demanda mon père.

– Aussi bien que d’habitude, répliqua Agathe.

– Tant mieux. On va aller faire des courses, vous venez ? »

Agathe soupira et se leva pour remettre ses chaussures. Quant à moi, j’attrapai un livre et m’affalai sur le lit.

« Manon ! On va faire les courses, répéta Maman.

– Et alors, on a besoin d’être à quatre pour pousser le caddie ?

– Non, mais…

– Et si on reste là toutes les deux ça vous va ? proposa Agathe.

– Eh bien… Si vous voulez… »

Ils se regardèrent, un petit sourire en coin. Ils pensaient peut-être que nous parviendrions à nouer des liens en à peine une heure. Les deux adultes quittèrent donc la propriété avec des idées plein la tête et de l’espoir plein les yeux. Je profitai de leur absence pour aller visiter plus amplement ma prison pour la semaine et laissai ma sœur en paix dans notre chambre.

Je me retrouvai sur le pallier, au bout duquel se trouvait une porte qui était certainement fermée à clé. La propriétaire nous avait dit que nous étions les seuls occupants de cette dépendance que ses grands-parents avaient rénovés en hôtel près de soixante-dix ans auparavant. Je comprenais parfaitement que personne d’autre que nous ne désire passer ses vacances dans un endroit pareil, à moins de vouloir goûter à cette étrange tranquillité et d’apprécier le fait d’être totalement coupé du monde extérieur. J’avais beau aimer le calme, je ne le chérissais pas à ce point. J’avais besoin de mes petites habitudes, de ma connexion Internet, de mes concours d’écriture et de connaître l’actualité de mes auteurs préférés. Il ne me restait plus qu’à espérer que cet endroit deviendrait une source d’inspiration.

Je m’appuyai sur la rambarde branlante du pallier pour contempler la pièce commune du rez-de-chaussée. Puis je descendis les marches une à une et me retrouvai dans le salon, ouvert sur la cuisine et la salle à manger. Les murs étaient faits de pierre et les meubles semblaient dater des années soixante. Je jetai un œil à la cuisine et remarquai les rideaux à carreaux en guise de portes de placards.

« J’ai l’impression d’avoir voyagé dans le temps », pensai-je.

C’est alors qu’en me retournant, j’aperçus une chose que je n’avais pas remarquée jusqu’ici, le meuble en pin face au canapé devait contenir une télévision. Je l’ouvris et me sentis immédiatement un peu moins coupée du monde extérieur. Je l’allumai et l’éteignis aussitôt après avoir constaté qu’il n’y avait rien d’intéressant. Finalement, tout était désolant dans cet endroit. De plus, une averse m’empêchait d’aller faire un tour dehors.

Alors, je décidai de me préparer un thé, d’aller chercher un livre et de m’installer sur le canapé. Je mis l’eau à bouillir, sortis une tasse, puis une autre pour l’apporter à Agathe. Je ne faisais pas cela pour tenter de me rapprocher d’elle, c’était par simple gentillesse et parce que cela ne me dérangeait pas. Je montai donc lentement l’escalier pour ne pas renverser et déposai la tasse sur sa table de nuit.

« Tiens, dis-je.

– Oh, merci, s’étonna-t-elle. »

Je pris mon livre et sortis de la chambre sans répondre. Une heure plus tard, les parents n’étaient toujours pas revenus. Ils devaient s’imaginer que nous étions toutes les deux en train de s’éclater comme des folles. Le fait est que cette maison était comme la nôtre lorsque nous n’étions qu’à deux, extrêmement silencieuse. Je me rendis compte à quel point l’habitation était vieille lorsque les canalisations se mirent à faire un terrible raffut.

Au bout d’un moment, j’entendis des bruits de pas à l’étage qui tournaient et viraient dans tous les sens. Puis, une porte s’ouvrit, le plancher du pallier grinça et se fut au tour des marches de l’escalier. Je ne levai pas la tête et aperçus du coin de l’œil Agathe se rendre vivement dans la cuisine. Elle chercha quelque chose pendant environ deux minutes, s’arrêta et brandit une paire de ciseaux qu’elle ouvrit et referma plusieurs fois. Dépitée, elle reposa les ciseaux à leur place et soupira longuement. Elle croisa les bras sur sa poitrine et pinça sa lèvre inférieure du bout des doigts. Enfin, je me décidai à lui parler. De toute manière, je n’étais plus concentrée sur ma lecture.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

– Non, rien. Je ne veux pas t’embêter avec ça.

– Dis-moi. Je peux peut-être t’aider.

– D’accord. Heu… en fait j’ai oublié mes ciseaux à couture, dit-elle en levant les yeux au ciel, comme si c’était une faute impardonnable. Et ceux-là n’ont pas l’air de couper grand-chose.

– Ah. J’en ai une paire dans ma trousse de toilette. Elle est dans la salle de bain, tu peux la prendre si tu veux.

– Oh, t’es géniale ! Tu me sauves. Je ne sais pas comment j’aurais pu faire toute la semaine. »

À cet instant, la porte d’entrée s’ouvrit et les parents furent ravis de nous voir en train de discuter. J’osais à peine imaginer quelles pensées enchanteresses les traversaient.

« Ça va, on n’a pas été trop longs ? nous questionna Maman.

– Non, vous pouvez repartir, vous et votre bonne humeur écœurante, pensai-je.

– Non, ça va, répondit Agathe avant de commencer à ranger les courses. »

Malgré un manque total d’envie, je me levai et m’approchai de la cuisine pour vider les sacs. De toute manière, ils allaient continuer de parler et je ne pourrai plus lire.

Alors, me vint une idée. C’était peut-être ça la solution, je devais faire semblant d’avoir envie de partager de bons moments en famille, juste de temps en temps, après quoi, ils me ficheraient la paix et me laisseraient faire ce qui me plaît. Seul problème : il faudrait que j’arrive à me forcer. Je savais que je n’étais pas une très bonne menteuse, alors jouer cette comédie serait une difficulté supplémentaire. Cependant, si je voulais retrouver ma tranquillité habituelle, il me fallait faire un effort et la mettre de côté quelque temps. Je ne pourrais être moi-même qu’en l’absence de mes parents.

« Oh ! s’écria mon père. Regardez ce que j’ai trouvé ! »

Je tournai la tête vers lui et aperçus un placard rempli de jeux de société.

« Génial… », murmurai-je, à peine audible.

Agathe tourna la tête vers moi et m’adressa une sorte de sourire d’excuse. Papa sortit pratiquement tous les jeux et en sélectionna plusieurs. Voilà ce à quoi nous allions passer notre soirée, comme une vraie petite famille qui passe un bon moment. Décidément, leurs esprits fusaient d’idées brillantes. Et pour rester dans ce registre saugrenu, Maman décida de faire quelques photos de famille et de la chambre d’hôtes en attendant de passer à table. Ne pouvant en supporter davantage, je me dirigeai vers l’escalier et dis à Agathe en passant :

« Je vais prendre une douche. »

Sans observer leur réaction, je montai en vitesse dans la chambre et pris tout mon temps dans la salle de bain. Ils étaient certainement tous déçus, même ma sœur, mais c’était trop pour moi. Je ne pouvais décemment pas devenir une autre personne en si peu de temps, et même faire semblant était trop compliqué pour le moment. Plus ils s’acharneraient à vouloir changer les choses, et moins je serais capable d’effectuer ce changement dans ma personnalité. Et pourtant, si je désirais qu’on me fiche la paix, il fallait que j’y parvienne un minimum. Alors, une fois séchée et habillée, je redescendis et aidai ma sœur à mettre la table. Puis, même si l’envie me brûlait de remonter juste après le repas, je restai en famille pour faire ce jeu de société tant attendu. Je me forçai à sourire et fis semblant d’apprécier ce moment avec eux. Tout le monde paraissait extrêmement ravi, seulement je ne savais toujours pas ce que pensait Agathe. Lorsque nous montâmes nous coucher, je tentai d’engager la conversation. Il fallait que je trouve quelque chose de banal à dire.

« Si tu vas aux toilettes cette nuit, évite de tirer la chasse d’eau, ça fait vachement de bruit.

– Ah bon ?

– Oui, tu n’as pas entendu tout à l’heure, quand les parents étaient partis en courses ?

– J’suis allée aux toilettes juste en arrivant, c’est tout.

– Ah bon. Ça devait être dehors alors. »

Et la discussion, aussi passionnante fut-elle, s’arrêta là. Nous échangeâmes quelques mots uniquement pour se souhaiter une bonne nuit. Bien entendu, celle-ci fut assez agitée, j’eus beaucoup de mal à trouver le sommeil à cause du changement d’environnement. Je me réveillais régulièrement, environ toutes les deux heures. À quatre heures du matin, un bruit étrange m’empêcha de me rendormir tout de suite. C’était un tapotement assez régulier. J’attrapai ma lampe de poche et observai chaque recoin de la chambre en espérant ne pas croiser le regard d’un rongeur clandestin. Je ne sais pas pour quelle raison, mais j’examinai également le plafond. Évidemment, il n’y avait rien du tout. Ce bruit venait certainement de dehors, encore une fois. Mais comment pouvait-il y avoir autant de nuisances sonores dans un lieu à l’apparence si calme ? Ou bien, ces sons provenaient simplement de mon imagination.

Le lendemain matin, j’abordai le sujet au petit-déjeuner. Bien sûr, j’étais la seule à avoir entendu ces bruits. Ma mère me dit que si cela se reproduisait, elle informerait les propriétaires. Pour elle et mon père, il devait s’agir de « bétails dans les combles ». Après avoir débarrassé la table, je m’installai devant la télévision sans la regarder, me demandant ce que j’allai bien pouvoir faire de ma journée ou plutôt ce qu’ils allaient bien pouvoir nous trouver à faire d’inintéressant. La pluie était toujours là, recouvrant l’herbe haute qui ne manquait sûrement pas d’eau. Tout comme moi, elle était obligée de recevoir ce dont elle n’avait pas besoin. Seulement, il lui était impossible de refuser. Elle devait subir, sans rien dire, sans avoir le moyen de protester.

La journée allait être longue. Je m’attendais à tout moment à ce qu’on nous donne les directives, qu’on nous fasse un programme, mais rien ne vint. Ils attendaient peut-être que cela vienne de nous. Mais personnellement, je n’avais pas pour habitude de dicter la conduite de chacun. Alors, je m’habillai et m’installai sur mon lit, un livre dans les mains, face à ma sœur cadette, ses aiguilles, ses bobines de fils et ses bouts de tissu. Quand elle leva la tête, elle aperçut mon regard sur elle et me sourit avant de baisser les yeux.

Bizarrement, son sourire me décontenança et son authenticité me donna envie de faire un pas vers elle.

« Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je après réflexion.

– Pardon ?

– Qu’est-ce que tu couds ?

– Heu… un sac à main. Ça irait plus vite à la machine, mais on fait avec les moyens du bord.

– Oui, c’est sûr. »

 

Et comme je n’étais sûrement pas une grande bavarde, je ne sus quoi ajouter. Je restai donc à la regarder, sans savoir quoi dire.

« D’un côté c’est comme l’écriture, c’est plus rapide à l’ordinateur, reprit Agathe.

– C’est vrai. Mais l’un est plus facile à transporter que l’autre.

– Tu as raison. Finalement, j’aurais peut-être dû m’intéresser davantage à la littérature. Et puis, ça nous aurait… enfin…

– Ça nous aurait quoi ?

– Ça nous aurait fait… un centre d’intérêt commun, dit-elle attristée. »

Je lui souris en coin, ne sachant pas quoi dire de réconfortant. C’est d’ailleurs assez étonnant de n’être capable de trouver les bons mots que sur le papier. J’aurais aimé pouvoir lui dire en quoi nous n’étions pas si différentes, mais je n’en avais pas la moindre idée.

L’après-midi, je commençais à en avoir assez de rester enfermée entre ces murs. Je décidai d’aller me promener malgré la pluie. Contre toute attente, Agathe proposa de m’accompagner, ce qui enthousiasma mes parents. Une fois dehors, nous restâmes silencieuse, jusqu’à ce qu’elle finisse par briser le silence.

« Tu sais Manon, t’es pas obligée de te forcer à me parler.

– Pourquoi tu dis ça ?

– Parce que, même si tu penses le contraire, je te connais assez bien. Je sais à quel point ça t’ennuie d’être ici. Tu veux garder ta tranquillité. Alors ne t’inquiète pas, si ça peut t’arranger, on peut faire semblant devant les parents et continuer comme d’habitude quand on est entre nous. Qu’est-ce que tu en penses ?

– Eh bien… C’est vrai que je préférerais être à la maison, mais je pourrais aussi avoir une sœur qui me casse les pieds à longueur de journée. Heureusement pour moi, ce n’est pas le cas. Alors, même si c’est contre ma nature, ça ne me dérange pas vraiment de parler avec toi.

– D’accord. Merci.

– Merci pour quoi ?

– Parce que je suis contente de pouvoir parler un peu avec toi, mais aussi parce que tu n’es pas casse-pieds comme sœur. »

Nous nous sourîmes mutuellement, sans aucun artifice. À la fin de notre promenade, les parents avaient encore eu une de leurs idées lumineuses. Ils étaient assis à table et nous invitèrent à faire de même. Ce nouveau jeu consistait à faire en sorte de découvrir ce que les autres pensaient de nous. Alors, nous écrivîmes sur des petits papiers les adjectifs qui qualifiaient le mieux chacun d’entre nous puis déposâmes les feuilles en tas devant chaque personne.

Mon père découvrit qu’il était courageux, serein et attentif. Il fut ravi, contrairement à ma mère qui était dynamique, perfectionniste et entremetteuse. Évidemment, elle me lança un regard sombre en lisant le dernier papier.

Agathe fut qualifiée de studieuse, gentille et passionnée. Quand vint mon tour, je me doutais que les adjectifs ne seraient pas aussi agréables. Comme je le savais déjà, j’étais calme, introvertie et solitaire. Je sus immédiatement que ces mots venaient respectivement d’Agathe, de mon père, puis de ma mère. Même si ces adjectifs n’étaient pas bien méchants, les deux derniers m’avaient quelque peu vexée. Je me levai précipitamment et commençai à monter l’escalier.

« Ça te dérange qu’on te dise ce qu’on pense de toi ? s’exclama Maman.

– Non, ce qui me dérange ce sont toutes ces tentatives désespérées pour me faire devenir celle que je ne suis pas, mais celle que tu voudrais que je sois. J’ai dix sept ans. Je n’ai plus l’âge d’accepter qu’on essaie de me changer. Vous avez déjà une fille qui est telle que vous l’espériez, il faudra vous en contenter. Je suis conscience de n’être que le brouillon, mais ça me va. J’accepte ma vie telle qu’elle est, sans avoir besoin de la rendre parfaite. »

Le visage complètement fermé, je rejoignis la chambre, et m’écroulai sur le lit, sans toutefois réussir à pleurer. Ce soir-là, je ne descendis pas manger. Mon père vint me voir au moment du dîner mais ne s’attarda pas. Il faut dire que mes parents n’avaient pas l’habitude de se préoccuper très longtemps de mon cas, ce qui me convenait parfaitement. Agathe apparut dans la chambre juste après le repas.

« Comment ça va ? me demanda-t-elle.

– Ça me passera, comme d’habitude. Je n’arrive jamais à leur en vouloir très longtemps.

– Oui, moi aussi. C’est toi qui as écrit « entremetteuse » ?

– Oui, tu trouves que j’y ai été trop fort ?

– Non, j’ai failli mettre la même chose. Mais je me suis dit que c’est ce que tu écrirais. »

Je ne sus quoi répondre. Je ne m’imaginais pas une seule seconde que ma sœur puisse autant me connaître malgré le peu de temps que nous passons ensemble. J’aurais aimé être en mesure de dire que j’en savais autant sur elle, mais bien sûr ce n’était pas le cas. Je lui souris et me dirigeai vers la salle de bain pour me brosser les dents.

« Attends ! s’exclama Agathe. Je t’ai rapporté à manger.

– C’est gentil mais je n’ai pas faim.

– Je sais. Mais il faut quand même que tu manges.

– Et pourquoi ça ?

– Parce que sinon tes hallucinations auditives nocturnes risquent d’empirer. », se moqua-t-elle.

J’haussai les sourcils, exaspérée, et m’apprêtai à sortir de la chambre.

« Je plaisante. Désolée, je sais que t’aimes pas trop qu’on te charrie. D’ailleurs, je te crois sur parole pour cette histoire de rats. En attendant mange un peu, tu vas avoir besoin de forces pour demain.

– Pourquoi ?

– Parce que pour se faire pardonner, Papa et Maman nous emmènent à une foire aux livres.

– Mais ça ne va pas t’intéresser ?!

– Ne t’inquiète pas pour moi, il y aura aussi des bijoux.

– Bon d’accord, ça peut être sympa. J’espère juste que je n’aurais pas de remarque comme quoi je dépense tout mon argent dans les livres.

– Mieux vaut ça plutôt que tu te drogues. »

Alors après l’avoir remerciée, je dévorai la part de gâteau et la pomme qu’elle m’avait apportées. En réalité, mon ventre avait crié famine cinq minutes plus tôt. Puis, ne sachant pas quoi faire d’autre et ne désirant pas descendre voir mes parents, je m’installai sur le lit pour bouquiner. Agathe était au rez-de-chaussée. Lorsqu’elle remonta elle me dit :

« T’avais raison pour les canalisations, ça fait un de ces bruits ! Tu as tiré la chasse d’eau ou tu t’es servie du lavabo ?

– Heu… ni l’un ni l’autre. Ça ne serait pas les parents ?

– Non, ils étaient en bas avec moi. C’est peut-être les rongeurs qui se promènent dans la tuyauterie.

– Oui, sûrement. »

Perplexe, je finis par me mettre dans les couvertures et continuai ma lecture. Ma sœur tenta de terminer la pose de perles sur son sac à main avant d’affirmer que la lampe était « vraiment merdique ». Comme elle n’y voyait rien, elle éteignit la lumière et s’allongea après m’avoir souhaité une bonne nuit. Au bout d’une dizaine de minutes, sa respiration se fit légèrement plus bruyante, elle dormait déjà. À mon tour, je m’endormis, mais uniquement après avoir lutté durant près de deux heures. J’étais restée dans le noir, guettant le moindre picotement d’œil indiquant la fatigue, le moindre bâillement, mais surtout le moindre bruit impliquant des intrus dans la maison, quelle que soit leur nature.

Nouvelle « L’homme de la chambre 4 » – Chapitre 2

Classé dans : Chapitre 2,Nouvelle - « L'homme de la chambre 4 » — 9 novembre, 2014 @ 3:43

Chapitre 2

Rapprochement

 

Aux aguets malgré le sommeil, je me réveillai en sursaut vers quatre heures trente en entendant le bruit de la tuyauterie. Je me levai pour boire un verre d’eau et me recouchai. Malheureusement, je savais pertinemment que j’aurais beaucoup de mal à me rendormir, comme à mon habitude. Je me retournai plusieurs fois dans le lit, fis des exercices de respiration abdominale et entrepris de compter dans ma tête dans l’espoir de trouver le sommeil, quand soudain, le même bruit que la veille me fit sursauter. Je me relevai pour mieux entendre et allumai ma lampe torche.

« Toi aussi tu as entendu ? chuchota Agathe.

– Oui, je ne sais pas d’où ça vient. Je ne pense pas que ce soit dans le plafond.

– T’as raison. On dirait que c’est dans le couloir.

– Tu crois ?

– On peut toujours aller voir. »

Guère rassurée, je me levai doucement, sans bruit et avançai vers la porte. Ma sœur me rejoignit et se colla presque à moi. Étrangement, je me sentis immédiatement mieux. J’ouvris la porte lentement, m’attendant à voir quelque chose ou quelqu’un surgir de l’ombre. Je fis quelques pas et balayai chaque recoin de la fine lueur de la lampe. Le bruit de tapotement devint plus fort et s’arrêta d’un coup. Nous nous regardâmes, tout en essayant de cacher notre inquiétude, en vain.

« Qu’est-ce qu’on fait ? soufflai-je.

– On attend. Je veux savoir d’où ça vient. »

Alors, nous nous figeâmes et attendîmes dans un silence total. Seulement rien ne vint, et ces cinq minutes semblèrent durer une éternité. Au moment de retourner dans la chambre, le bruit recommença. Ce fut un de ces sons qui vous glacent le sang. Tap tap tap… tap tap… tap tap tap tap. Tout s’arrêta brusquement, et reprit quelques secondes plus tard. Les jambes flageolantes, je m’approchai de la source du bruit, suivie de ma sœur qui finit par m’agripper le bras. Lorsque nous nous retrouvâmes devant la porte de la chambre au bout du pallier, le bruit s’arrêta de nouveau.

« Tu crois que c’est là-dedans ? demanda Agathe.

– J’ai l’impression que oui. »

Seulement, le calme ne fut pas de longue durée et ce furent des bruits de toute autre sorte qui envahirent nos oreilles. Des pas approchèrent de la porte. Mon cœur se mit à battre la chamade, j’étais tétanisée. Agathe serra mon bras encore plus fort, puis plus rien. Nous restâmes sans sourciller durant quelques instants, jusqu’à ce que la poignée de la porte se mette à bouger. Brusquement, prises de panique, nous nous réfugiâmes dans notre chambre et n’en sortîmes qu’au matin. Évidemment, nous n’étions pas parvenues à fermer l’œil. La journée risquait d’être longue. Après cet évènement arrivé durant la nuit, j’avais pratiquement oublié la petite mise au point de la veille avec mes parents. Leurs sourires d’excuse m’aidèrent à me souvenir. Alors, je fis comme si rien ne s’était passé, mais ne leur parlai pas plus que d’habitude. Je frissonnai en passant devant la chambre numéro quatre et me demandai s’il fallait en parler à Papa et Maman. Agathe et moi ne nous étions pas posées la question pendant nos heures de discussion de la nuit passée. En effet, nous avions tenté de trouver une explication logique à ce qui venait de se passer. Seulement, aucune de nos hypothèses ne tenait la route, et il était impossible que nous ayons fait exactement le même rêve. Nous nous préparâmes en vitesse et partîmes à la foire aux livres.

À un moment, alors que je réfléchissais à la manière d’aborder le sujet de la chambre quatre avec mes parents, et imaginais leur réaction face à ce qu’ils pourraient appeler une absurdité, Agathe vint marcher à mes côtés.

« Qu’est-ce qu’on fait pour ce qui s’est passé cette nuit ? On en parle aux parents ? me questionna-t-elle.

– J’en sais trop rien. Je pense que ça ne servira pas à grand-chose. Ils ne nous croiront pas et on va passer pour des folles.

– C’est vrai. Alors qu’est-ce qu’on va faire ?

– Rien. On va essayer d’oublier ça.

– Et si on allait voir la propriétaire. Peut-être qu’elle sait d’où vient ce bruit et qu’elle pourra arranger ça.

– Peut-être. On verra ça en rentrant. »

Alors, nous continuâmes notre tour de la foire aux livres, suivies de près par nos parents qui insistèrent pour nous offrir des bouquins pour moi, et des bijoux pour ma sœur. Puis, nous déjeunâmes au restaurant, où je fis l’effort de participer à la conversation. Tout le monde fut ravi de ce petit changement dans mon comportement, et je dois avouer que le fait de me sentir davantage appréciée me fit assez plaisir.

Nous nous promenâmes encore durant quelques heures puis rentrâmes à la chambre d’hôtes. Les parents, fatigués de la journée, se vautrèrent devant la télé et s’étonnèrent de notre envie d’aller marcher. En vérité, nous voulions nous rendre chez les propriétaires afin d’éclaircir le mystère de la chambre quatre. Nous traversâmes la cour de la propriété, puis je frappai à la porte. Au bout de deux minutes, quelqu’un vint enfin ouvrir. C’était une dame assez âgée.

« Bonjour, dit-elle.

– Bonjour, heu…répétai-je.

– Je peux vous aider mesdemoiselles ?

– Nous voudrions voir Madame… heu… la propriétaire de la chambre d’hôtes.

– C’est ma fille. Malheureusement elle est sortit. Elle devrait revenir dans environ deux heures.

D’accord. Tant pis alors. Merci quand même. »

Je m’apprêtai à laisser cette femme tranquille lorsque Agathe s’exclama :

« Mais non, attends ! Vous pouvez peut-être nous aider.

– C’est possible, de quoi s’agit-il ? »

Ma sœur me regarda, comme si elle attendait mon approbation. Je hochai la tête, elle poursuivit :

« En fait nous avons loué deux chambres avec nos parents, et nous nous sommes rendues compte qu’il y a du bruit qui provient de la chambre quatre.

– Ah… je vois. Vous voulez entrer ?

– Pourquoi pas, oui. »

Nous pénétrâmes dans la demeure en pierre et nous assîmes sur le canapé du salon.

« Voulez-vous boire quelque chose ? demanda la femme.

– Non merci, nous répondîmes à l’unisson.

– Très bien. Alors, qu’avez-vous entendu exactement dans cette fameuse chambre ? »

Agathe ouvrit la bouche et me regarda. J’acquiesçai et elle se mit à raconter.

« En fait, le premier jour, Manon a entendu du bruit venant des canalisations, alors que personne ne s’était servi de l’eau. Et la nuit, c’était un tapotement. Malheureusement je dormais, donc je n’ai pas entendu. Sauf que la nuit dernière, ça a recommencé. J’ai tout d’abord entendu du boucan dans la tuyauterie, et ensuite nous nous sommes réveillées en entendant le même bruit de tapotement. Ça s’arrêtait et recommençait. Alors, on a voulu savoir d’où ça provenait et on s’est rendu compte que c’était dans la chambre quatre. Et puis, quand on s’est approché de la porte, on a entendu comme des bruits de pas et la poignée a bougé.

– Je vois… Et vous avez vu quelqu’un ?

– Comment ça ?

– Personne n’est sorti de la chambre ?

– Pourquoi il y aurait eu quelqu’un dans la chambre ?! m’étonnai-je.

– C’est assez difficile à comprendre. Tout d’abord, est-ce que vous en avez parlé à vos parents ?

– Non, juste à propos de la tuyauterie. Au début, je pensais que c’étaient des rongeurs.

– Parfait. Il ne faut pas leur en reparler. Ils ne comprendraient pas.

– D’accord… Mais qu’est-ce que c’est alors ?

– En fait… Je dois vous avouer que nous avons de moins en moins de visiteurs à cause du bruit. Les gens mettent des mauvaises évaluations sur Internet, ce qui fait fuir nos éventuels clients. Bien sûr, personne ne sait que ce ne sont pas des rongeurs, et même nous, nous ne savons pas exactement ce que c’est.

– Comment ça ?

– Cette histoire, c’est mon père qui me l’a raconté, parce que c’est arrivé avant ma naissance. Le fait est que la dernière personne à avoir séjourné dans cette fameuse chambre numéro quatre était un homme, dans les années quarante. Si mes souvenirs sont exacts, il était écrivain et est venu ici pour être au calme afin de pouvoir terminer son roman. Il ne sortait pas beaucoup et n’écrivait que la nuit. C’est d’ailleurs pour cela que mes parents ont reçu plusieurs plaintes d’autres occupants. Ils avaient beaucoup de mal à supporter le bruit de la machine à écrire. »

Soudain, le tapotement régulier me revint en tête. Tap tap tap… tap tap… tap tap tap tap… C’était donc ça ou, du moins, ça y ressemblait. C’était le son de la machine à écrire. Un frisson me parcourut de la tête aux pieds. La femme nous observa tour à tour. Nous étions figées. Elle baissa la tête et reprit.

« Cela faisait déjà plusieurs semaines qu’il était là. Il ne prenait jamais de petit-déjeuner car il dormait à ce moment-là. Il ne se réveillait qu’en début d’après-midi. Alors, c’est à cette heure que ma mère lui apportait son déjeuner dans sa chambre. Apparemment, c’était un homme très gentil et très poli, mais il semblait de plus en plus fatigué. Il était obsédé par ce roman qu’il ne parvenait pas à terminer. De temps en temps, il demandait à ma mère de lui poster une lettre qui était destinée à sa femme, ce qui arrivait de moins en moins souvent. Les derniers jours, il avait les mains qui tremblaient, elles étaient couvertes d’encre, et son sourire s’était dissipé. Et un jour, il ne répondit pas lorsque ma mère frappa à la porte. Elle pensa qu’il dormait encore. Quand vint le soir, elle lui apporta son dîner, mais il n’ouvrit toujours pas. Alors, s’inquiétant de l’état de santé de cet homme, elle courut chercher la clé de la chambre et mon père. Lorsqu’ils entrèrent, ils découvrirent un homme sans vie, la tête posée sur son bras, juste à côté de sa machine à écrire. Mon père m’a raconté que la pièce était remplie de feuilles de papier chiffonnées, et que celle qu’il avait mise dans sa machine était blanche. »

Elle s’arrêta quelques instants pour boire une gorgée d’eau, nous observa et se remit à parler.

« Mais depuis ce jour-là, le bruit de la machine à écrire n’a cessé de retentir dans les murs. Mes parents ne croyaient pas aux fantômes, ni à tout ce qui pouvait leur ressembler de près ou de loin. Seulement, ils étaient effrayés. Ils décidèrent de laisser cette porte close et de ne plus jamais l’ouvrir. Ils espéraient qu’avec le temps, tous ces bruits disparaîtraient. Mais comme vous avez pu le constater, ils sont toujours là. Pour ma part, je ne suis jamais parvenue à ouvrir cette porte. J’avais trop peur de me retrouver face à cet homme, et ma fille est également effrayée à cette idée. Alors, elle préfère dire à ses clients que c’est un débarras. Cependant, il arrive que certaines personnes comme vous ne dorment que d’un œil et entendent. Mais il n’y a rien à faire. Et cet établissement est dans la famille depuis trop longtemps pour que nous envisagions de le fermer. »

La dame soupira longuement, puis c’était comme si elle cherchait quelque chose à ajouter. J’imagine qu’Agathe était autant effrayée que moi.

« Eh bien… voilà. Vous connaissez toute l’histoire. Mais, sachez qu’il ne vous arrivera rien. Tant que vous n’essayez pas d’ouvrir cette porte, la chose qui est à l’intérieur ne tentera rien. Il est là depuis trop longtemps maintenant, il fait partir de cette chambre, il n’en sortira pas. »

Ne sachant pas vraiment quoi répondre, nous finîmes par nous lever en la remerciant de tout nous avoir raconté et nous dirigeâmes vers la porte d’entrée. Elle nous raccompagna et nous fit promettre de ne pas parler de cette conversation à sa fille.

Nous rentrâmes à la dépendance et rejoignîmes directement notre chambre. Puis, j’entendis des bruits de pas dans l’escalier et attrapai aussitôt un livre. Agathe prit son sac et ses perles à coudre dessus.

« Ça va les filles ? demanda Papa.

– Oui, pourquoi ? s’étonna ma sœur.

– Je ne sais pas, vous êtes montées sans un mot, et avec des têtes…

– Qu’est-ce qu’elles ont nos têtes ?

– On dirait que… vous avez vu un cadavre. »

Agathe baissa les yeux et me regarda.

« On est fatiguées, dis-je. On n’a pas très bien dormi cette nuit. Mais toi si apparemment, vu comment tu ronflais !

– Ah, désolé les filles. J’essaierai de faire attention ce soir.

– Oui, ça serait sympa. C’est très mal isolé ici. »

Nouvelle « L’homme de la chambre 4 » – Chapitre 3

Classé dans : Chapitre 3,Nouvelle - « L'homme de la chambre 4 » — 9 novembre, 2014 @ 3:42

Chapitre 3

Complicité

 

Tap tap tap…  Tap tap.

J’ouvris les yeux et allumai ma lampe. Agathe avait les yeux rivés sur moi. Elle me fit un signe de la tête et je compris qu’elle était prête à retourner voir ce qui se passait dans cette chambre. Je lui répondis d’un hochement de tête, et nous nous levâmes lentement.

Il était trois heures du matin et nous n’étions pas encore parvenues à dormir. Cette histoire nous trottait dans la tête, et le seul moyen pour l’arracher de nos pensées était de nous laisser mener par cette curiosité plutôt morbide. Nos pas se firent les plus silencieux possible, à l’inverse des ronflements de notre père. Lentement, nous avançâmes vers la chambre quatre et son mystérieux occupant. Des bruits de pas nous firent stopper net, puis le tapotement de la machine à écrire reprit. Nous nous approchâmes de ce son devenu presque familier. Arrêtées devant la porte, nous ne savions plus quoi faire. Nous ne pouvions pas frapper, de peur de réveiller nos parents. Quand le plancher se mit à grincer sous mon pied, je crus que tout mon corps allait se décomposer. Et lorsque les pas vinrent dans notre direction, je dus faire un immense effort pour ne pas me précipiter dans notre chambre.

Comme la dernière fois, la poignée bougea lentement. Puis la porte s’entrouvrit, et nous reculâmes d’un pas. Une faible lueur s’échappa de la chambre et la silhouette d’un homme se dessina. Nos respirations se coupèrent et l’homme se mit à parler.

« Bonsoir… »

Nous étions pétrifiées. Aucune bonne idée ne me vint à l’esprit, et cela devait être la même chose pour ma sœur. Nous ne pouvions pas distinguer son visage, il était donc impossible de savoir exactement ce qu’était cette personne. Mais il semblait être comme nous, fait de chair et de sang.

« Est-ce le bruit de la machine à écrire qui vous empêche de dormir ? » reprit-il.

Incapables de répondre, nous hochâmes la tête.

« Voulez-vous que j’arrête ? Je peux écrire à la main. »

Je remuai la tête de droite à gauche, puis tentai de trouver une excuse pour qu’il nous laisse entrer. Ce qui était assez difficile à expliquer vu qu’aucun mot ne parvenait à sortir de ma bouche.

« Ma sœur veut devenir écrivain, affirma Agathe.

– Vraiment ?! Eh bien mesdemoiselles, puis-je vous inviter à entrer quelques instants ?

– Ça serait très aimable à vous. »

Alors, il ouvrit la porte en grand et se poussa sur le côté. Je tentai de ne pas fixer mon regard sur son visage en passant à côté de lui et suivis ma sœur. Son calme apparent me déconcerta, j’aurais voulu être comme elle. L’homme referma la porte derrière nous, attrapa deux chaises et nous invita à nous asseoir. Je pouvais enfin l’observer. Il était plutôt grand, mince, avec un air très fatigué. Ses cheveux bruns semblaient avoir été peignés il y avait de ça plusieurs heures, et quelques mèches étaient en pagaille. Il portait une chemise blanche devenue presque grise et un pantalon de ville noir.

« Veuillez excuser mon accoutrement et la saleté de l’endroit, je ne m’attendais pas à recevoir une visite nocturne. »

Je remarquai alors la quantité de papier chiffonné sur le sol, comme nous l’avait dit la vieille dame. Cet homme était d’une incroyable politesse et semblait être doté d’une immense gentillesse. Seulement, il n’avait pas l’air d’être au courant qu’il était une sorte de fantôme et que nous n’étions plus dans les années quarante, même si ce lieu en donnait l’illusion. Toutefois, il était totalement inconcevable de lui dire : « Au fait, vous n’êtes sûrement pas au courant mais nous sommes en 2013 et vous êtes mort depuis un sacré bout de temps. »

« Je suis impardonnable, je ne me suis même pas présenté. Je m’appelle Georges Brunet. »

Puis il s’approcha et nous serra la main à toutes les deux. Celle-ci était glaciale.

« Je suis désolé, j’ai souvent les mains froides à cause de la machine à écrire.

– Ce n’est pas grave, le rassura ma sœur. Je m’appelle Agathe et voici Manon.

– Je suis enchanté de vous connaître mesdemoiselles. Alors comme ça, vous désirez devenir écrivain ? dit-il.

– C’est exact.

– Et puis-je vous demander qui sont vos auteurs préférés ? »

Il était évident qu’il ne connaîtrait pas Stephen King ou d’autres auteurs des cinquante dernières années.

« J’aime énormément les œuvres de Jane Austen, j’apprécie aussi Shakespeare et Oscar Wilde.

– Il est vrai que la littérature anglaise est souvent excellente. Pour ma part, je porte un grand intérêt aux romans d’Agatha Christie. Je trouve les enquêtes d’Hercule Poirot vraiment passionnantes. Et parmi les auteurs français, qui sont vos préférés ?

– Eh bien, je dirais Maupassant, Victor Hugo et Jules Verne.

– Et je vous comprends. De très grands auteurs ! »

Il tourna la tête vers Agathe et s’aperçut qu’elle avait les yeux rivés sur la machine à écrire.

« Mais vous n’êtes certainement pas venues pour m’écouter parler de mes auteurs favoris. C’est bien vous qui étiez devant ma porte la nuit dernière, n’est-ce pas ? »

Je regardai ma sœur, ne sachant pas quoi répondre. Nous n’allions pas pouvoir continuer indéfiniment ce petit jeu, il faudrait à un moment où à un autre lui donner la vraie raison de notre présence ici.

« Oui, c’est vrai, acquiesça Agathe. Nous n’avons pas voulu vous déranger.

– Vous auriez pu, je sais que cette machine fait beaucoup de bruit. Seulement, j’ai plus de mal à trouver l’inspiration lorsque j’écris à la main.

– Je vous comprends. Moi aussi je préfère taper à l’ordinateur. »

Georges fronça les sourcils, montrant son incompréhension.

« Heu… à la machine, me rattrapai-je. D’ailleurs, je peux vous demander pourquoi vous n’écrivez que la nuit ?

– Bien sûr. En fait, j’arrive beaucoup mieux à imaginer les lieux de mes romans lorsque la pièce est plongée dans l’obscurité. Je laisse uniquement cette petite lumière sur le bureau allumée. Ainsi, le monde réel n’existe plus et je peux laisser mon esprit vagabonder à son gré. Le seul inconvénient c’est que depuis quelque temps, je ne sais plus quoi écrire. »

Bien entendu, il ne devait pas s’imaginer à quel point le temps qu’il avait passé sans inspiration était long. Le fait de penser à cet homme errant seul dans cette pièce étroite et durant tant d’années me serra le cœur. J’aurais voulu l’aider, mais je ne savais pas de quelle manière.

« Comment ça ? l’interrogeai-je.

– Cela va vous paraître étrange,  mais je n’ai jamais su comment terminer ce roman. Je souhaiterais le terminer le plus rapidement possible, afin de pouvoir rentrer chez moi et retrouver ma femme, seulement je voudrais que cette fin ne ressemble à aucune autre.

– Oui, c’est compréhensible, et je pense que c’est le souhait de chaque auteur. Peut-être que vous devriez vous baser davantage sur les sentiments et la personnalité de chacun de vos personnages. Ils sont tels que vous les avez crées, à vous de voir ce que chacun d’entre eux est capable de faire, et ce qu’il ne ferait certainement jamais. Je pense que cela pourrait réduire considérablement les possibilités de fins.

– Vous avez raison. Je crois que j’avais uniquement pour optique de faire une histoire qui se termine bien. Malheureusement, les caractères des personnages ne nous le permettent pas forcément. En un sens, c’est à moi d’écrire cette histoire, mais leur rôle est de me la dicter.

– C’est exactement ça. Il m’arrive souvent de ne pas aimer ce que j’écris. Mais le fait est que je n’ai souvent pas le choix. Nos personnages sont tels que nous les créons, il est impossible de changer leur personnalité lorsque cela nous chante. »

Je crois que nous aurions pu continuer de discuter ainsi pendant de nombreuses heures. Seulement, Agathe, qui écoutait attentivement, finit par avoir la mine vraiment fatiguée. Alors, après que Georges nous ait remerciées de notre visite, nous retournâmes dans notre chambre. Malgré de nombreux bâillements et des picotements dans les yeux, j’eus assez de mal à m’endormir. Je repensais à ce pauvre homme qui ne savait plus rien du monde extérieur, qui espérait juste terminer son roman et rentrer chez lui pour retrouver sa femme. Cette épouse, jamais plus il ne pourrait la serrer dans ses bras. Comme lui, elle n’existait plus. Mais pourquoi était-il toujours là ? Qu’est-ce qui le retenait dans ce monde. Il n’y avait plus rien ici pour lui, personne pour qui rester, même si c’est ce qu’il croyait. Comment pouvait-il ne pas savoir qu’il était mort ? Tant de questions, et personne pour y répondre.

Le matin, je m’éveillai assez tard. Agathe était assise sur son lit, ajoutant ses perles une à une sur sa nouvelle création.

« Bonjour, me dit-elle avec un sourire. »

Je lui répondis et décidai de ne pas descendre pour aller déjeuner. J’attendrai le repas du midi. Je me levai, attrapai mes vêtements et me dirigeai vers la salle de bain. En passant, la manche de mon t-shirt resta accrochée à la poignée de la porte et se déchira. Effectivement, je n’étais pas bien réveillée. Ça allait sûrement être un de ces mauvais jours où il ne m’arrive que des catastrophes.

« Et merde ! Quelle poisse !

– Donne, je vais te le recoudre si tu veux. »

Je remerciai ma sœur, pris un autre t-shirt et filai à la salle de bain pour m’apprêter. La journée risquait d’être longue. Je ne savais pas quoi faire. Peut-être qu’après une telle nuit, l’inspiration viendrait et je pourrais écrire quelque chose, un poème ou une nouvelle.

Une fois habillée, je pris un de mes nombreux cahiers de brouillon rempli de ratures et autres gribouillis. Je le feuilletai en quête d’une bonne idée à développer. J’avais envie d’écrire, mais je ne savais pas quoi. Je détestai cette fameuse page blanche, et ce moment où l’on se pose un tas de questions. Par quoi commencer ? Quels mots employer ? L’histoire sera-t-elle aussi bien sur le papier que celle que j’ai dans la tête ? En l’occurrence, je ne me demandai jamais si mes éventuels lecteurs aimeraient cette histoire car personne n’avait jamais lu mes écrits. Bien sûr, peut-être l’auraient-ils fait si je leur avais proposé, mais je savais que mes parents n’aimaient pas lire. Quant à Agathe, j’ai toujours pensé qu’elle n’y trouverait aucun intérêt. Alors, j’ai tout gardé pour moi, bien rangé au fond d’un tiroir. Avec tout ce que j’ai écrit, j’aurais certainement pu publier deux recueils de poèmes, un recueil de nouvelles et deux ou trois romans, pas forcément d’excellente qualité. Seulement, tout ceci aurait fait deviner aux autres les failles de mon esprit, mes rancœurs, mes craintes, mes envies. C’était bien trop personnel pour être partagé avec quiconque. La seule personne de ma famille assez ouverte d’esprit pour comprendre tous ces sentiments inscris sur ce cahier est Agathe. Toutefois, j’avais bien trop peur de son jugement pour lui faire lire ne serait-ce que quelques lignes.

Nouvelle « L’homme de la chambre 4 » – Chapitre 4

Classé dans : Chapitre 4,Nouvelle - « L'homme de la chambre 4 » — 9 novembre, 2014 @ 3:41

Chapitre 4

Enquête

 

Alors, une fois de plus, j’écrivis pour moi. Les mots vinrent se coucher sur le papier en quelques minutes, seulement quelques lignes exprimant ce que pouvait ressentir cet écrivain la nuit. Ce court instant, j’eus l’impression d’être lui, remplie d’inspiration grâce à la seule lueur d’une bougie. Dans mon esprit, tout devint calme et paisible.

« Tu as écrit un poème ? me demanda Agathe.

– Heu… oui. »

Je ne sais pas si elle s’attendait à ce que lui fasse lire, mais je fermai aussitôt mon petit cahier et le posai sur ma table de chevet. Puis, je restai là, à rien faire, attendant avec impatience que le soir arrive, pour trouver le moyen d’aider ce pauvre homme. De son côté, Agathe semblait elle aussi chercher une solution. Elle reprit la parole :

« Tu crois qu’il restera pour toujours dans cette chambre ?

– Je ne sais pas. C’est possible. Je ne vois pas ce qu’il peut faire d’autre.

– Ça doit être horrible. C’est comme si tu te réveillais un matin, et que tu te rends compte qu’il n’y a plus que toi. Que toute ta famille est partie.

– C’est pour ça qu’il ne vaut mieux pas lui dire ce qui lui est arrivé. Il a l’air très attaché à sa femme. Alors, si on ne trouve pas de solution pour qu’il repose enfin en paix, il vaut mieux qu’il n’en sache rien.

– Tu as raison. Mais si c’était ça la solution ?

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Si, en se rendant compte qu’il est mort, il pouvait réussir à… comment dire… à lâcher prise ?

– C’est une possibilité, répondis-je sceptique.

– Mais pas une évidence. J’aimerais tellement pouvoir l’aider.

– Moi aussi. Mais finalement, on ne sait toujours pas comment il est mort.

– Peut-être d’épuisement.

– C’est possible. Et tu ne penses pas que si il arrivait à terminer son livre, il n’y aurait plus rien pour le retenir dans ce monde, et donc… il partirait ?

– Bonne idée. Et ça c’est dans tes cordes !

– Quoi donc ?

– Tu pourrais l’aider à finir son roman. Tu es très douée en écriture !! »

Je la regardai en fronçant les sourcils.

« Comment tu peux savoir ça ?

– Heu… »

Elle parut déboussolée. Elle ne savait pas quoi répondre.

« Je suppose que tu écris bien.

– Tu dis ça parce que je suis ta sœur.

– Non, je le dis parce que je le sais. »

Je l’observais sans comprendre. Elle baissa la tête, soupira et ajouta :

« Voilà… en fait… j’ai lu pratiquement tout ce que tu as écrit.

– Quoi ?

– Je suis désolée.

– Mais pourquoi tu as fait ça ?

– Eh bien… la première fois que j’ai lu un de tes poèmes, je l’ai trouvé tellement bien écrit. J’ai réussi à ressentir la même chose que toi. Alors, j’ai voulu continuer. Dès que tu n’étais pas là, j’imprimais tout ce que tu mettais sur l’ordinateur et je le lisais. Et puis… comme ça… j’avais l’impression d’être plus proche de toi. »

À ce moment, j’eus le sentiment d’être mise à nue. Une personne à qui je n’en avais pas donné l’autorisation était entrée dans mon intimité, et ça ne me plaisait pas. Mais d’un autre côté, si j’avais su qu’elle apprécierait à ce point mes textes, je pense que je lui aurais donné à lire avant. J’étais une sœur indigne. Tout ce qu’elle voulait, c’était être plus proche de moi, alors que je ne faisais que la repousser et l’ignorer.

Agathe se tourna et baissa de nouveau la tête, faisant semblant de s’intéresser à sa couture. Elle luttait de toutes ses forces pour retenir ses larmes. Prise de remords, j’attrapai mon cahier, l’ouvris à la page de mon dernier poème et le déposai devant elle.

« Tu veux bien me donner ton avis sur ce poème ? lui demandai-je en posant ma main sur son épaule.

– Tu n’es pas obligée. Je n’aurais jamais dû lire tes textes.

– C’est moi qui ai eu tort. J’aurais dû avoir plus confiance en moi et te laisser les lire. C’est juste que j’avais peur de ton jugement.

– Et maintenant, ça ne te dérange plus d’être jugée ?

– Si je ne laisse personne donner une bonne ou une mauvaise critique de mon travail, je ne pourrais jamais m’améliorer.

– Tu n’as pas grand-chose à améliorer. La seule chose que j’aurais à dire, c’est que c’est dommage que ton univers soit aussi sombre. Mais ce n’est que mon avis. »

Évidemment, elle avait raison. J’étais parfaitement consciente de cet univers obscur, mais il ressemblait tant à mes sentiments, et je m’interdisais d’écrire quelque chose qui ne soit pas moi. Agathe lut mon poème et me le rendit, un sourire triste aux lèvres.

« Qu’est-ce que tu en penses ?

– Il est magnifique, comme tous les autres. C’est dommage de garder un tel talent pour soi. Tu devrais le faire lire à une autre personne.

– Et à qui tu penses ? À Papa ou Maman ?

– À aucun des deux, je pensais plutôt à Georges. Qui serait mieux placé que lui pour te conseiller et te donner son avis ?

– C’est vrai. Je lui apporterai tout à l’heure. Et si il le trouve bien écrit, je lui proposerai mon aide pour son roman. »

Alors, c’est dans un grand état d’anxiété que je m’exécutai. Seulement, je ne m’imaginai pas une seule seconde que Georges lirait mon texte à haute voix. Sortant de sa bouche, j’eus le sentiment que les mots prenaient vie.

« Sombre lueur

 

Au crépuscule de mes ennuis,

J’observe le monde ensommeillé.

Dans l’obscurité de la nuit,

Je vois l’atmosphère changer.

Sous la flamme paisible,

La plume caresse le papier.

Parfois illisibles,

Les mots sortent de l’âme pour venir se coucher.

Dehors, le bruit des branches,

Et contre la fenêtre, s’enlacent les ombres.

Certaines nuits sont noires, d’autres blanches,

Tandis que je remplis mes pages dans la pénombre.

Mes pensées s’envolent et dansent,

Mon esprit vagabonde.

Tout autour de moi fait silence,

Alors je retrouve l’inspiration sous la lune blonde. »

Le silence après la lecture dura quelques instants. Georges, pour la première fois, perdit ses mots. Au bout d’un moment, il parvint à dire :

« C’est magnifique. Vous avez beaucoup de talent Manon. »

Et ce fut tout. Son regard resta figé sur mes mots, pensif. Enfin, je brisai le silence.

« Georges, j’aimerais vous aider. Je sais que vous voulez sortir de cette chambre.

– Oui, je veux rentrer chez moi.

– Mais vous devez terminer votre roman avant. Alors, même si je ne suis pas une experte, je pense être en mesure de vous aider un minimum. Je pourrais au moins vous donner un avis extérieur, enfin si vous le permettez.

– Ça serait avec grand plaisir. De toute manière, je ne parviens plus à avancer seul. Je suis donc dans l’obligation d’accepter votre aide généreuse.

– Avez-vous essayé de retravailler sur les sentiments de vos personnages ?

– Bien sûr, j’ai tenté de suivre votre précieux conseil. Seulement, je dois avouer que je ne me souviens pas avoir écrit la majeure partie de cet ouvrage. J’avais en tête une autre histoire bien différente et beaucoup plus heureuse. Mais il se trouve que c’est celle-ci que j’ai écrite. Ainsi, je me trouve dans une impasse. J’ai bien une fin en tête, mais le fait est qu’elle ne me convient pas. Certes, je ne souhaite pas une fin heureuse en tous points, mais je ne peux pas laisser mes personnages se détester à ce point et se faire autant souffrir l’un l’autre. Je dois trouver un autre dénouement.

– Et quel serait-il ?

– Je ne préfère pas vous en parler pour le moment. Je préférerai tout d’abord avoir votre avis sur cette triste histoire. Voudriez-vous être la première à lire mes écrits ?

– Ce serait un grand honneur. »

Cette nuit-là, nous ne nous attardâmes pas dans la chambre numéro quatre. Nous retournâmes dans notre chambre, et je commençai la lecture de ce roman. Georges avait déjà écrit environ deux cent pages. Je me munis d’un crayon de papier pour corriger les éventuelles fautes. Cependant, je n’en trouvais aucune. Chaque mot, chaque tournure de phrase était correcte. Tout était parfaitement bien écrit, et les mots tout à fait bien trouvés.

Comme je m’y attendais, il m’était quasiment impossible de m’arrêter de lire. Ma lecture se poursuivit donc durant toute la nuit. Au bout d’un moment, Agathe s’endormit, et lorsque mes yeux commencèrent à vraiment être exténués, vers six heures du matin, j’éteignis la lumière. J’observai la lueur du soleil à travers les rideaux puis fermai les yeux.

Lorsque ma sœur se leva, vers dix heures trente, je l’entendis dire aux parents que j’étais malade et que je n’avais pratiquement pas dormi de la nuit, ce qui me donna une bonne excuse pour rester dans la chambre une bonne partie de la journée et terminer ma lecture.

Dans l’après-midi, Agathe revint dans la chambre. Je venais juste de finir, et fermais les yeux afin d’imaginer au mieux ce qui pourrait se dérouler pour les personnages de Georges. Malheureusement, j’eus le même sentiment que lui, la fin ne serait pas bonne. Lorsque mon regard se tourna vers ma sœur, celle-ci me demanda de lui résumer l’histoire.

« Si tu veux. Je préfère te prévenir, cette histoire va te sembler étrangement familière.

– D’accord. Je t’écoute.

– Edmond est un homme d’une quarantaine d’années. Il est marié à Anne mais ils n’ont pas d’enfants. Ils auraient tous les deux aimé en avoir, mais il se trouve que le travail d’Edmond lui prend beaucoup de temps, de jour comme de nuit. Il est écrivain. Leurs jeunes années sont bien loin derrière eux, et le temps où ils étaient proches, où ils sortaient se promener ensemble ou dîner au restaurant n’est plus qu’un souvenir. Ils ne font plus rien ensemble, et ça énerve profondément Anne. Elle ne peut même plus dormir avec son mari car il est toujours plongé dans ses romans. Ils ne se parlent même plus, ne font que se croiser de temps en temps, mais Edmond a toujours la tête ailleurs. Ses histoires l’obsèdent, jusqu’au jour où une grosse dispute éclate entre les deux époux. Anne lui dit qu’elle ne le supporte plus, et que l’atmosphère dans laquelle ils vivent est devenue tellement pesante qu’elle préférerait qu’il ne soit plus à ses côtés. Alors Edmond se rend compte que sa femme ne l’aime plus, et qu’il a tout gâché. Il décide donc de partir de la maison afin de terminer son roman, et lui promet que ce sera le dernier. Il lui dit que lorsqu’il en aura terminé avec ce manuscrit, il pourra se consacrer entièrement à elle et qu’ils pourront de nouveau être heureux, comme avant. Seulement, avant qu’il parte, sa femme affirme qu’elle fera tout pour qu’il ne remette plus jamais les pieds dans cette maison, parce qu’il a brisé sa vie. Il se rend donc dans un hôtel à la campagne pour terminer son livre. »

Agathe resta bouche bée, évidemment qu’elle connaissait cette histoire.

« Le problème, c’est qu’il n’y parvient pas. De temps en temps, il envoie des lettres à Anne, mais celle-ci ne lui répond pas. Il se rend compte qu’elle ne veut vraiment plus de lui, et que même le temps ne parviendra pas à adoucir ses sentiments. Alors, il essaie de ne plus y penser et se plonge corps et âme dans son roman, jusqu’à l’épuisement. Il ne sort plus, passe ses journées dans sa chambre et écrit uniquement la nuit, parce que c’est à cet instant qu’il se sent le plus inspiré. Ses doigts sont constamment couverts d’encre, dont il n’arrive pas à se débarrasser. Et un jour, en se lavant les mains, il se rend compte à quel point elle tremble. Il pense que c’est dû à l’épuisement, et décide donc de passer moins de temps à écrire la nuit. Il dort davantage, mais les tremblements augmentent, et il est de plus en plus fatigué. Des cernes mauves, presque noires, se dessinent sous ses yeux. Il ne comprend pas ce qui lui arrive et n’arrive toujours pas à trouver une fin convenable pour son livre. »

Je m’arrêtai de parler et attendis la réaction d’Agathe.

« C’est l’histoire de Georges, souffla-t-elle.

– Et oui. Ce que je ne comprends pas c’est comment il a pu oublier que c’est sa vie qu’il a raconté.

– Peut-être qu’il n’en avait pas conscience. Je ne suis pas sûre qu’il sache que sa femme le détestait à ce point.

– Oui, je suis d’accord. Maintenant, il ne lui reste plus qu’à terminer ce roman. Et pour cela, il faut qu’on réussisse à trouver de quelle manière il est mort. Et j’espère qu’après ça, il pourra reposer en paix.

– J’espère aussi. »

Le soir même, dès que les parents furent endormis, nous nous rendîmes une nouvelle fois dans la chambre de Georges. Il fut, comme toujours, ravi de nous voir. Je lui donnai mes impressions sur son roman, lui dis qu’il était extrêmement bien écrit et lui rendis.

« Et que pensez-vous de l’histoire ? demanda-t-il.

– Elle est très bien racontée, et également très triste.

– Vous avez raison. Mais je ne sais pas comment la rendre plus gaie.

– Malheureusement, je crois que c’est impossible.

– Je le crois aussi. Et le dénouement sera d’autant plus maussade.

– À quoi pensez-vous ? l’interrogeai-je.

– À la mort du personnage principal. Il me semble que c’est la seule issue. Il ne parviendra jamais à terminer ce maudit roman, et sa femme ne lui permettra pas de rentrer chez lui.

– D’accord. Mais de quelle manière meurt-il ?

– Il se suicide, à moins qu’il meure d’épuisement.

– Pour ma part, je trouve cela un peu trop simple. »

J’étais en train de me demander s’il avait saisi que nous étions en train de parler de lui et de sa femme. Il me sembla que non. Je lançai un regard curieux à Agathe. Elle me regarda, bougea les doigts, puis observa ceux de Georges. À cet instant, je remarquai qu’il avait toujours de l’encre sur les mains.

Il eut un instant d’égarement, s’assit à son bureau et passa son doigt sur sa langue pour ensuite attraper la dernière page qu’il avait écrite et l’introduire dans la machine. Il me sembla apercevoir également de l’encre sur sa langue.

Je regardai son visage, il avait les yeux dans le vague, son esprit n’était plus avec nous. Alors, sans qu’il s’en aperçoive réellement, nous sortîmes de la chambre et nous rendîmes à la cuisine pour boire une tisane et discuter sans être entendues.

« Tu as vu sa langue ? m’enquis-je.

– Non, qu’est-ce qu’elle a ?

– Je crois qu’il y a aussi de l’encre dessus.

– Et alors ?

– Tu penses vraiment qu’il se serait suicidé sans laisser une lettre à sa femme ?

– Peut-être l’épuisement dans ce cas là. Il était de plus en plus fatigué.

– Il dormait toute la journée. »

Agathe se mordit la lèvre inférieure, signe d’une intense réflexion. De mon côté, j’imaginais Georges en train de passer son doigt sur sa langue à chaque fois qu’il tourne une page, mélangeant l’encre à la salive. Mais pourquoi une infime quantité d’encre le rendrait-il malade ? À ma connaissance, un liquide comme celui-ci ne provoque pas de tels symptômes, à moins qu’un produit toxique y soit mélangé. Mais qui aurait pu faire une chose pareille ? Cette personne devait vraiment le détester, et le connaître suffisamment pour savoir qu’il passait son doigt sur sa langue à chaque fois qu’il tournait une page. Une personne pleine de haine et de désespoir, et peut-être ayant un immense besoin de vengeance.

Georges ne sortait plus de chez lui, il ne côtoyait plus personne. Il n’avait plus qu’une personne dans sa vie. Il n’y avait qu’elle qui pouvait se souvenir de ce petit détail, de cette salive sur son doigt, et qui le détestait assez pour vouloir qu’il disparaisse à tout jamais de son existence. Elle voulait reprendre sa vie en main, sans cet homme qui l’avait apparemment détruite. Elle était la seule et l’unique, celle qu’il aimait par dessus tout, celle à qui il avait consacré son dernier roman. Mais pour elle, il n’était plus qu’un obstacle à son bonheur.

« Elle l’a empoisonné ! m’exclamai-je.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Sa femme, elle lui a dit qu’elle ferait tout pour qu’il ne remette jamais les pieds chez elle. Et elle savait qu’il l’aimait encore, et que lorsqu’il aurait terminé son roman, il reviendrait. Alors, elle a fait en sorte qu’il ne puisse jamais revenir. »

Ma sœur était sceptique.

« Elle ne l’aimait plus et ne le supportait plus, il lui rendait la vie impossible. Seulement, vu la force avec laquelle il s’accrochait à ses romans, il se serait accroché à elle de la même manière. Et comme elle ne pouvait plus vivre avec lui, elle s’est laissée aveugler par sa haine et elle a fait disparaître Georges, argumentai-je.

– Comment peut-on envisager de tuer une personne qu’on a aimée ? C’est carrément invraisemblable.

– Pas quand on est capable de détester quelqu’un à ce point. Tu sais, la haine et l’amour ont un point commun, ils peuvent tous les deux devenir une passion dévorante allant jusqu’à la folie.

– C’est vrai. Mais, tu crois qu’elle a mis du poison dans son encrier ?

– Probablement. Et peut-être même sur les rubans de sa machine à écrire. Elle voulait en finir vite.

– Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

– Il faut le dire à Georges, et tout de suite. Parce que si ça ne fonctionne pas en terminant son roman, il faudra essayer de trouver une autre solution avant de partir. On ne peut pas le laisser comme ça.

– Très bien. Allons-y. »

Nous remontâmes l’escalier, en essayant comme toujours de faire le moins de bruit possible. Puis j’entrouvris la porte de la chambre quatre et aperçus Georges à son bureau, la tête posée sur son bras. Prise de panique, je me précipitai vers lui.

« Georges ! » chuchotai-je en posant ma main sur son épaule.

Il releva la tête, les yeux remplis de larmes.

« Je n’y arriverai jamais, pleura-t-il. Je ne rentrerai jamais chez moi. »

Agathe me regarda, l’air triste, et hocha la tête. Elle voulait que je lui dise la vérité.

« Malheureusement, j’ai bien peur que vous ayez raison.

– Comment le savez-vous ?

– C’est votre histoire que vous avez écrite Georges.

– Comment ça ? Ma femme ne m’a jamais traité de cette façon.

– Vous en êtes certain ? Alors pourquoi auriez-vous écrit une histoire si semblable à la vôtre ?

– Je ne sais pas.

– Cet amour que vous portez à votre femme, elle a cessé de vous le rendre il y a bien longtemps. Elle ne supportait plus de passer après vos romans, de ne faire que vous croiser, de ne plus réellement vivre avec vous. Simplement, elle n’a pas pensé que l’histoire qui vous tenez le plus à cœur, et celle que vous aviez envie d’écrire, c’était celle que vous viviez tous les deux. Alors, désormais j’aimerais savoir qui, selon vous, à tout gâché ? Anne ou Edmond ? Georges ou l’épouse qu’il aimait tant ?

– Je n’en sais rien. Je n’ai pas de réponse à vous donner. Louise n’est pas une mauvaise personne.

– Non, elle ne l’était pas lorsque vous l’avez rencontrée. Et puis elle en a eu assez de passer au second plan. Elle a voulu se prouver qu’elle était une personne à part entière et qu’elle était capable de vivre sans vous.

– Et vous pensez qu’elle réussit à vivre sans moi ?

– Je n’en sais rien. Je ne sais pas si elle a déjà regretté tout le mal qu’elle a pu vous faire.

– Elle ne m’a fait aucun mal.

– Pouvez-vous me montrer votre langue ?

– Pourquoi ça ?

– Pour que vous compreniez ce qu’elle vous a fait. »

Il s’exécuta. Sa langue était presque entièrement noire, rongée par le poison qu’elle lui avait administré. J’avais tant de peine pour cet homme si gentil, si bienveillant et si ignorant de la haine que sa femme lui portait. Il méritait de savoir, et de pouvoir enfin sortir de cette chambre sordide. Les larmes d’Agathe se mirent à couler, je m’approchai d’elle et lui pris la main. Georges s’approcha du miroir à côté de la porte et tira une nouvelle fois la langue.

« C’est juste de l’encre, tenta-t-il de se persuader.

– Bien sûr que non, et vous le savez aussi bien que nous. Elle vous a empoisonné. Elle vous connaissez suffisamment pour savoir que vous passez votre doigt sur votre langue systématiquement avant de tourner une page. Elle a mit du cyanure ou quelque chose du même genre dans votre encrier, elle ne voulait pas que vous rentriez à la maison. »

Il ne sut quoi répondre. Il devait se rendre à l’évidence, sa chère Louise avait souhaité sa mort, et elle avait réussi.

« Elle m’a empoisonné », répéta-t-il.

Son regard était vide. C’était comme si ça femme venait de le gifler. Aucun d’entre nous ne comprenait comment il était possible de haïr une personne à ce point.

« Mais… »

Il eut encore un instant de réflexion.

« Cela fait bien longtemps que nous ne sommes plus en 1948, n’est-ce pas ?

– Très longtemps. Je suis vraiment désolée Georges.

– En quelle année sommes-nous ?

– En 2013. Seulement, vous n’êtes jamais sorti de cette chambre, même après que les policiers en aient extrait votre corps sans vie. Vous êtes resté, parce que vous aviez besoin de savoir de quelle manière cela était arrivé, même si vous n’en aviez pas conscience. Il fallait que vous sachiez qui était réellement votre femme.

– Et je le sais à présent, grâce à vous deux. Si vous le permettez, j’aurais besoin d’être un peu seul.

– Oui, c’est compréhensible. »

Avant de sortir, je me retournai vers Georges et lui dis :

« Il faut que vous terminiez ce roman, Georges.

– Comptez sur moi. Je le ferai. Merci à vous deux. »

Nouvelle « L’homme de la chambre 4 » – Chapitre 5

Classé dans : Chapitre 5,Nouvelle - « L'homme de la chambre 4 » — 9 novembre, 2014 @ 3:40

Chapitre 5

Dénouement

 

Sans un mot, nous nous couchâmes, attendant patiemment que le son de la machine à écrire retentisse. Au bout d’une heure, nous entendîmes ce tapotement familier si rassurant. Georges reprenait le dessus. Ce dernier roman devait être parfait, à la hauteur de sa personnalité. Alors, nous nous endormîmes toutes les deux.

Cette nuit-là, je vis le sourire plein de perversité de Louise, puis celui de Georges, si triste, si sincère. Je m’avançai vers ce dernier et attrapai sa main glaciale couverte d’encre. La femme arrivait derrière nous et je voulus entraîner mon ami avec moi, nous devions rejoindre Agathe de l’autre côté du pont. Je me mis à courir, forçant Georges à en faire de même. Au bout d’un moment, il lâcha ma main et s’arrêta. Il regarda en direction de sa femme et attendit qu’elle vienne à sa rencontre. Je me trouvai seule, au milieu du pont. J’appelai Georges aussi fort que possible. Il tourna la tête vers moi, me sourit une nouvelle fois, et une larme glissa le long de sa joue. Louise arriva lentement derrière ce mari qu’elle haïssait. Elle brandit un poignard et lui enfonça dans le dos, toujours le même sourire aux lèvres. Le sourire de Georges s’évanouit et ses yeux se remplirent de peine. De l’encre s’écoula de sa bouche, il tomba à genoux sur le sol humide couvert de papiers chiffonnés et son visage finit par toucher les pavés. La femme s’éloigna d’un pas toujours aussi lent et nonchalant. J’étais incapable de parler. Une silhouette sortit du corps de Georges et avança vers moi. Mon ami me dit : « Cela fait bien longtemps que nous ne sommes plus en 1948, n’est-ce pas ? ». Une larme coula sur ma joue en guise de réponse. Puis, le son de la machine à écrire retentit. Tap tap tap… tap tap…

Lorsque je me réveillai, le tapotement était toujours là. Je séchai mes larmes, souris et attendis que le soleil vienne adoucir ma peine. Cependant, lorsque la lumière traversant les rideaux devint presque éblouissante, je regardai l’heure. Les parents n’allaient certainement pas tarder à se lever, et Georges travaillait encore. Il fallait que je lui demande d’arrêter, le temps de trouver une excuse pour les faire sortir.

Silencieusement, je pénétrai donc dans sa chambre. Il tourna la tête et me sourit.

« Alors, ça avance ? m’enquis-je.

– Plutôt oui. Mais je ne veux pas le bâcler. Il me faudra sûrement encore de nombreuses heures de travail.

– Oui, c’est normal.

– Y a-t-il un problème Manon ?

– En fait, il se trouve que ma sœur et moi sommes ici avec nos parents, et qu’ils ne vont certainement pas tarder à se lever. Alors, s’ils vous entendent taper à la machine ils vont s’inquiéter et se demander ce que c’est.

– Ils ne sont pas au courant que vous passez vos nuits avec un fantôme ? sourit-il.

– Heu… non.

– Que puis-je faire alors ?

– Eh bien, je pense que vous devriez essayer de vous reposer un peu.

– En fait, je me suis aperçu que je n’ai pas besoin de dormir. J’en suis capable, mais ce n’est pas une nécessité.

– Ah, c’est bien. Comme ça vous aurez peut-être terminé avant la fin de notre séjour.

– Oui, c’est ce que je pense.

– De mon côté, je vais essayer de trouver une excuse avec Agathe pour les faire sortir d’ici.

– Il y a une magnifique abbaye à quelques kilomètres.

– Malheureusement, mes parents n’aiment pas trop les visites de ce style-là. Je vais me renseigner. »

Brusquement, j’entendis une porte s’ouvrir. Ils étaient réveillés, et ça allait être compliqué pour sortir de cette chambre sans être vue, ni entendue. Je m’approchai de Georges et lui chuchotai :

« Je vais attendre qu’Agathe se lève, elle fera diversion.

– Bonne idée. »

Une heure plus tard, Agathe était toujours endormie. J’en profitai donc pour continuer ma lecture, tandis que Georges notait ses idées sur papier. De temps en temps, je levais les yeux vers lui et remarquais que les heures qu’il avait passé à écrire l’avaient quelque peu rendu moins triste. Lorsque son regard croisait le mien, il me souriait.

À un moment, il se leva et ouvrit les rideaux, chose qu’il n’avait pas dû faire depuis de très nombreuses années. Il se posta à la fenêtre et regarda dehors. Je me levai et vins me poster à ses côtés.

« Je ne me souviens plus de l’effet du soleil et du vent sur ma peau. », dit-il.

Alors, sans réfléchir, j’ouvris la fenêtre, le plus doucement possible pour ne pas faire de bruit. Avant de partir, il méritait de connaître une nouvelle fois ce plaisir simple. Seulement, je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait quelqu’un dans la cour. Heureusement, il s’agissait de la mère de la propriétaire. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’elle nous aperçut. Georges me regarda, l’air inquiet.

« Ne vous inquiétez pas, elle sait que vous êtes là. »

Soudain, j’eus une idée. Elle nous avait dit de ne parler de cette histoire à personne, alors elle serait certainement prête à nous aider à faire partir ce fantôme. J’attrapai une feuille de papier, la plume de Georges, en prenant soin de ne pas toucher l’encre, et écrivis : « Pouvez-vous faire en sorte que mes parents s’absentent pour la journée ? Notre petit problème sera certainement bientôt résolu. »

Je fis une boule avec le papier et le lançai en direction de la femme. Elle se pencha pour le ramasser, le lut et hocha la tête en me regardant. Environ cinq minutes plus tard, j’entendis la porte de notre chambre s’ouvrir. Je pris une nouvelle feuille et l’agitai sous la porte pour prévenir Agathe que j’étais avec Georges. Au moment où elle descendait, on frappa à la porte d’entrée. Je tendis l’oreille et écoutai :

« Bonjour, je suis la mère de la propriétaire.

– Bonjour, dit mon père.

– Voilà, nous avons pour habitude de proposer à nos clients une visite de l’exploitation agricole. Alors, si ça vous intéresse, je peux vous emmener.

– Ça aurait été avec plaisir, mais une de nos filles dort encore.

– Justement, c’est les vacances, laissez-la se reposer. Vos filles pourront nous rejoindre plus tard. En plus, nous avons un agneau qui est né cette nuit, je pourrais vous le montrer. »

Elle avait trouvé le bon argument, Maman aurait sûrement envie de voir cette petite bête tellement mignonne.

« Oh, il doit être adorable, s’exclama-t-elle. Qu’est-ce que tu en dis chéri ?

– Eh bien, si ça peut te faire plaisir…

– Je prends donc ça pour un oui ! dit la vieille dame.

– Bien sûr ! Nous mettons nos manteaux et nos chaussures et nous arrivons.

– Très bien, je vous attends dans la cour. »

J’attendis encore quelques instants l’oreille collée à la porte. Maman demanda à Agathe si j’étais réveillée. Elle lui répondit que j’étais dans la salle de bain et que nous les rejoindrions dès que nous serions prêtes. Alors, les parents rejoignirent la femme dans la cour et ma sœur se précipita à notre rencontre. Georges ferma la fenêtre et les rideaux.

« Qu’est-ce que tu fais là ? s’étonna Agathe.

– Il fallait que je prévienne Georges que les parents allaient se lever et entendre le bruit de la machine à écrire.

– Oui, d’ailleurs je suis confus. Je ne voulais pas vous causer d’ennuis. Vous êtes si aimables avec moi, s’excusa notre ami.

– Il n’y a pas de mal, ne vous inquiétez pas pour ça. »

Alors, nous nous préparâmes en vitesse et sortîmes rejoindre les parents, laissant Georges travailler tranquillement. Malgré tout, il devait guetter le moindre bruit au rez-de-chaussée et s’arrêter de taper s’il entendait quoique ce soit. Même si la mère de la propriétaire fit tout son possible pour faire traîner cette visite, elle dura deux heures tout au plus. Alors, de retour dans la cour, je lui demandai :

« Y a-t-il des activités à faire dans le coin ?

– Bien entendu ! Et vu que le soleil est avec nous aujourd’hui, vous devriez aller faire le parcours d’accro branche. Ma fille et mon gendre l’ont fait le mois dernier et ils ont trouvé ça vraiment bien.

– Oh, je ne sais pas trop… dit ma mère. On pourrait se faire mal.

– Et ils m’ont même raconté qu’ils avaient vu des écureuils. Ils sautaient de branche en branche et se sont approchés très près d’eux.

– C’est vrai ?

– Absolument !

– Oh ! Il faut que je voie ça !! Vous venez avec nous les filles ? Ça pourrait être sympa. »

Je regardai Agathe, hochai la tête pour qu’elle réponde à ma place.

« Bien sûr ! On va bien s’amuser. »

Alors, nous rentrâmes à la chambre d’hôtes pendant que les parents se rendaient chez les propriétaires pour prendre un plan et des informations sur le parcours d’accro branche. Je me précipitai dans la chambre de Georges et lui dis :

« Nous allons faire une sortie en famille tout l’après-midi. Vous serez tranquille.

– Très bien. Je pense que j’aurais terminé demain dans la journée.

– C’est parfait Georges. Je dois y aller. Nous nous verrons sûrement cette nuit.

– Bien sûr. Passez une bonne journée Manon. Profitez-en bien. »

Nous nous rendîmes une nouvelle fois au restaurant avant d’aller grimper dans les arbres. Maman fut ravie de voir tous ses petits écureuils autour d’elle. Elle n’avait plus envie de repartir, ce qui nous arrangea, Agathe et moi. Nous fîmes ensuite un tour dans les boutiques en ville. D’ailleurs, ma sœur traîna assez longtemps dans un magasin de loisirs créatifs. Quant à moi, je m’achetai encore un livre, ce qui me valut un sourire d’Agathe et un « t’en as pas assez ! » de mon père.

Puis, nous rentrâmes à la dépendance. À cet instant, le tapotement retentit et cessa brusquement.

« Qu’est-ce que c’était ? s’interrogea mon père.

– Quoi ? répondis-je.

– Il y avait un bruit. »

Agathe et Maman arrivèrent après.

« T’as pas entendu ?

– Entendu quoi ?

– Quelque chose qui tapait.

– T’as tellement l’habitude des bruits de la ville que tu en entends même quand y en n’a pas. »

Il parut sceptique mais se fit une raison. Heureusement que Maman n’avait pas entendu, ils seraient retournés voir les propriétaires pour demander une explication. Au bout d’un moment, le silence devint pesant. Agathe alluma la télévision pour faire un bruit de fond par crainte que les parents entendent Georges.

La soirée passa très lentement, et notre ami devait certainement ressentir la même chose. Il avait hâte de pouvoir enfin terminer ce roman qui l’avait obsédé depuis tant d’années. Aussitôt après manger, Agathe et moi montâmes dans notre chambre. Pour patienter, elle m’apprit à faire les bracelets brésiliens. Nous eûmes le temps d’en faire trois chacune avant que les parents se décident enfin à monter se coucher. Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre pour nous souhaiter une bonne nuit, ils parurent ravis de constater notre bonne entente. Toutefois, ils ne firent aucun commentaire, sûrement de peur que je leur fasse une nouvelle réflexion. Il fallut attendre encore une demi-heure avant d’entendre les ronflements de Papa.

Agathe se risqua à aller vérifier s’ils dormaient bien tous les deux avant de me rejoindre dans la chambre numéro quatre. Georges avait écrit pratiquement quatre-vingt pages dans la journée. Il répondit à mon étonnement par cette phrase :

« Je n’ai pas de mal à écrire cette histoire vu que c’est la mienne. Désormais, je me souviens de tout, je n’ai pas besoin d’inventer, je sais exactement ce qu’elle m’a fait et ce que j’ai ressenti. »

Évidemment, nous ne pouvions pas rester auprès de Georges, il avait besoin de tranquillité afin de pouvoir terminer d’écrire. Nous nous apprêtâmes à partir lorsqu’il dit :

« Attendez. Avant que vous partiez, j’aimerais vous dire quelque chose. Je ne sais pas combien de temps il me restera une fois que j’aurais terminé ce roman ou plutôt cette autobiographie. Alors, je crois que le moment est venu de vous adresser toute ma gratitude et ma reconnaissance. Ce que vous avez fait pour moi, très peu de gens en aurait eu le courage. Vous êtes deux jeunes filles, pardonnez-moi… deux jeunes femmes, extrêmement sympathiques et bienveillantes. J’aurais aimé pouvoir partager une relation telle que la vôtre avec quelqu’un. Je vois bien que vous n’êtes pas vraiment proches, mais vous vous comprenez, vous n’avez pas à vous parler pour comprendre les besoins de l’autre. Ce lien qui vous unit est bien plus fort que celui qu’il y a habituellement entre deux sœurs. Alors, si je peux vous donner un conseil, vivez vos passions, mais ne vous éloignez jamais l’une de l’autre, car lorsque plus rien ne tournera rond dans vos vies, vous aurez besoin de quelque chose ou de quelqu’un à qui vous raccrocher. »

Je regardai ma sœur, elle avait les larmes aux yeux. Je me rendis compte qu’elle avait beau être plus jeune que moi de deux ans, elle m’avait toujours protégée et tout fait pour que je me sente bien, même si cela aurait dû être mon rôle.

« Ne soyez pas triste Agathe. Votre sœur vous aime, certes à sa manière, mais c’est un amour sincère qu’elle vous porte, je le vois bien. »

Elle leva les yeux vers Georges.

« Je suis heureux de vous voir plus proches qu’il y a quelques jours. Ainsi, j’ai l’impression de ne pas avoir passé ces longues années dans cette chambre pour rien. Merci à toutes les deux de m’avoir fait prendre conscience de ce qui m’était arrivé, et de m’avoir rendu ma liberté. Je ne sais pas ce qui va se passer une fois que j’aurais écrit le dernier mot. Mais avant cela, j’aimerais que vous sachiez que même avant que ce poison entre dans mes veines, cela faisait bien longtemps que je ne m’étais pas senti aussi vivant. Ces derniers jours ont été pour moi une renaissance, et malheureusement, il ne me reste pas suffisamment de temps pour vous remercier comme il se doit. »

D’un seul coup, mes larmes se mirent à couler sans que je puisse les en empêcher.

« Vous non plus Manon, vous ne devez pas être triste. Moi je ne le suis pas. Je suis même plutôt heureux de partir car je sais qu’une partie de moi restera dans vos têtes.

– Et dans nos cœurs. », souffla Agathe.

Un long moment de silence suivit ces mots. Georges nous serra dans ses bras avant de nous laisser partir. Sa peau était si froide. Cette atmosphère glaciale nous suivit jusque dans notre chambre. Évidemment, nous ne pourrions pas dormir. Sans un mot, Agathe vint s’allonger à côté de moi, les joues toujours trempées de larmes. Nous pleurions toutes les deux en silence, main dans la main.

Il fallut beaucoup de temps à Georges pour recommencer à taper à la machine. Et toute la nuit, nous écoutâmes ce bruit, tristes de devoir l’entendre pour la dernière fois. Chaque tapotement était comme un coup d’aiguille dans ma poitrine. Mais je devais l’endurer, pour Georges, parce qu’il méritait de pouvoir enfin goûter à cette mort paisible.

Il s’arrêta pendant près d’une demi-heure, reprit une dizaine de minutes et stoppa de nouveau. Cherchait-il ses mots ? Je ne pourrais jamais plus lui demander. Le silence devint assourdissant. J’avais besoin d’entendre qu’il était toujours là, je ne voulais pas qu’il s’en aille. Exténuées, le sommeil nous rattrapa vers six heures du matin. Puis, alors que j’avais l’impression de m’être endormie quelques minutes plus tôt, j’entendis les parents se lever. Le bruit de la machine à écrire s’était tu. J’espérais que Georges n’avait pas encore terminé et qu’il lui faudrait une journée de plus. Seulement, nous ne pouvions pas aller voir dans sa chambre tant que nos parents étaient dans la dépendance.

Un silence de mort régna toute la matinée dans ces murs. Agathe, qui comme moi n’en pouvait plus d’attendre, prétexta une forte migraine car elle savait que notre mère n’était pas très prévoyante et qu’elle n’aurait pas amené de médicaments. Ainsi, ils se rendirent tous les deux à la pharmacie.

Aussitôt qu’ils eurent franchi le pas de la porte, nous nous précipitâmes devant la chambre quatre, inquiètes. La main sur la poignée, j’inspirai et expirai pour tenter de me calmer. Un air glacial me parcourut lorsque j’ouvris la porte. Il n’était plus là. Et pourtant, je sentais encore sa présence. Le bruit de sa machine à écrire résonnait dans ma tête. Le son de sa voix retentissait dans mon cœur, comme une douce souffrance.

Toutes les feuilles chiffonnées avaient disparu. Sa chaise n’était pas rangée, comme s’il allait apparaître à tout moment pour terminer son travail. Seulement, il avait réussi. Son roman était là, posé sur son bureau, attendant patiemment des éventuels lecteurs. Sur la première page était inscrit : « Georges Brunet, À l’encre noire ». Un titre parfait, pour un meurtre parfait. Je soulevai la feuille et lus sur la suivante : « À Manon et Agathe, pour leur courage et leur bienveillance. »

Agathe me tendit un papier posé à côté du roman. Il nous était adressé.

 

Manon, Agathe, mes chères amies,

Il était pour moi impensable de partir sans vous adresser une dernière fois ma gratitude. Ce que vous avez fait pour moi est tout à fait extraordinaire.

À cet instant précis, je n’ai pas encore terminé la rédaction de mon roman, car j’avais peur de ne pas avoir le temps de vous écrire ces quelques mots.

J’espère du fond du cœur pouvoir me souvenir de ces moments partagés avec vous, même si mon futur est totalement incertain. Mais en repensant à cette histoire, je me dis que rien n’est impossible. Peut-être même que nous serons de nouveau amenés à nous croiser dans un avenir proche ou lointain.

En attendant d’avoir cette chance, je tiens à vous remercier une dernière fois pour tout ce que vous avez fait. Je vous souhaite à toutes les deux une belle vie, à la hauteur de vos espérances.

Au revoir.

Votre ami,

Georges

PS : Surtout, ne touchez pas à l’encre. Et si c’est déjà fait, lavez-vous les mains plusieurs fois. Ensuite, rangez bien cette lettre ou jetez-la, tout simplement. Enfin, prenez bien soin l’une de l’autre.

 

Le temps n’était pas au beau fixe en cette fin avril. Nous venions de passer une semaine en famille dans une chambre d’hôtes. Nos parents nous avaient emmené dans cet endroit afin de ressouder les liens entre ma sœur et moi, et ils y étaient parvenus sans le savoir. Ce rapprochement c’était fait grâce à une seule et unique personne : Georges. Désormais, il ne se passe pas une journée durant laquelle nous ne pensons pas à lui. Cette dernière nuit à la dépendance fut certainement la pire. Ce tapotement si familier nous manquait, ainsi que la voix apaisante de Georges.

Agathe et moi décidâmes de tout faire pour que son dernier roman soit publié, comme il le souhaitait. Et grâce à lui, il le fut. Georges avait eu la présence d’esprit d’attester par écrit de l’authenticité de cet ouvrage. Les contrats qu’il avait signés avec sa maison d’édition avaient été archivés et une comparaison de l’écriture fut faite.

Malheureusement, je fus obligée d’envoyer la version originale et non une copie. Cependant, ma peine fut moindre lorsque je reçus un merveilleux cadeau par colis postal. Il venait de la chambre d’hôtes. La mère de la propriétaire me fit parvenir la machine à écrire de Georges. Depuis, chaque tapotement est source d’inspiration. Son souvenir me brise le cœur et me fait sourire. Il me fait parvenir tellement d’émotions différentes en même temps. Parfois, lorsque je tape sur sa machine, j’ai le sentiment qu’il est avec moi, je sens sa main froide sur mon épaule, tandis que sa peine et sa joie sont dans mon cœur, pour toujours.

Extrait « Ne m’oublie pas… » – Chapitre 1

Classé dans : Chapitre 1,Extraits « Ne m'oublie pas... » — 5 novembre, 2014 @ 4:03

Chapitre 1 

Dernier jour de soleil

C’était le dix-neuf juin mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. Comme tous les samedis, j’étais restée toute la journée seule avec Maman. Mon père était sur la route, il travaillait dans le transport de marchandises. En général, il ne revenait à la maison que le week-end. Bien sûr, Maman et moi aurions préféré qu’il trouve un autre travail, mais celui-ci semblait lui plaire. Alors, nous faisions avec et nous approuvions toutes les deux sa décision de continuer ses livraisons aux quatre coins de la France. Pour cette fin de semaine, un pique-nique était prévu au bord du lac qui se trouvait tout près.

Hormis le fait que nous vivions quelque peu au milieu de nulle part – les voisins les plus proches se trouvaient à plusieurs kilomètres – nous habitions une jolie petite maison aux couleurs claires. Les volets marron foncé contrastaient avec les murs beige pâle. Une légère brise nous renvoyait les exquises senteurs du jardin jusque dans la maison. En cette belle journée ensoleillée, l’odeur des roses, pivoines, géraniums, lys, iris et des arômes devenait envoûtante. Maman me surprit plusieurs fois à inspirer profondément tout en souriant. Au bout d’un moment, elle traversa la salle à manger, ouvrit la porte-fenêtre et sortit dans le jardin. Elle réapparut quelques minutes plus tard, les mains chargées d’un magnifique bouquet qu’elle déposa dans un vase sur la table de la cuisine.

J’observais minutieusement chaque feuille, chaque pétale, essayant tant bien que mal de m’intéresser à mes devoirs. Nous attendions toutes deux avec impatience la venue de papa. Maman m’aidait à apprendre mes leçons, veillant à ce que je comprenne bien tout et préparait à manger en même temps. Je me suis toujours demandée comment elle parvenait à faire toutes ces choses. Quasiment tout ce qu’elle entreprenait était une réussite. Ses doigts, ainsi que son cœur, débordaient d’or. Une fois mes exercices terminés, je mis la table. Maman avait les yeux rivés sur l’horloge de la cuisine, et je l’imitais.

Je tentais très souvent de faire pareil qu’elle. Je voulais à tout prix lui ressembler, parce qu’à mes yeux, elle était la meilleure maman du monde, et la plus belle de toutes les femmes.

J’avais tellement hâte de voir papa franchir le seuil de la maison, et de lui sauter dans les bras. Il n’avait pas pu rentrer le week-end précédent. Une livraison urgente l’avait apparemment retenu. Mais ce jour-là, j’allais enfin le voir. Je ne cessais de tourner et virer dans tous les sens. J’avais l’impression que les secondes étaient des heures. Comme Maman, je n’arrêtais pas de me rendre devant le miroir de l’entrée pour vérifier que mes cheveux n’étaient pas en pagaille. Tout au long de la journée, j’avais fait très attention à ne pas tâcher mes vêtements. Je voulais être impeccable pour l’arrivée de mon papa, je le voyais si peu. Même si le fait qu’il doive partir aussi longtemps à chaque fois ne me réjouissait pas, je crois que cela me permettait d’apprécier pleinement chacun de ses retours. Ça n’aurait sans doute pas été pareil si je l’avais vu tous les jours.

Pour patienter, nous regardions les informations à la télévision. Ils annonçaient un très beau temps pour le week-end, ce qui était idéal en vue de notre pique-nique. Le présentateur nous fit part de certains débats politiques qui avaient eu lieu, ce qui ne m’intéressait pas vraiment, de plus, je n’y comprenais rien. D’un côté, lorsqu’on a huit ans, il vaut mieux ne pas s’intéresser à ces choses-là. Il faut savoir se préserver quelque peu de la réalité dans laquelle nous vivons. À huit ans, les seules règles dont nous avons besoin sont celles imposées par nos parents, pour nous permettre d’être toujours dans la norme, d’être comme les autres enfants. Puis, un reportage indiqua que la police enquêtait sur des supposés meurtres en série. Six femmes avaient été tuées depuis le début de l’année, elles étaient mères, épouses ou vivaient seules, et toutes avaient été égorgées chez elles. Cependant, leurs domiciles étaient tous plus éloignés les uns des autres. Immédiatement, Maman s’en voulut de m’avoir laissé regarder ces nouvelles, elle m’assura ensuite qu’il ne nous arriverait rien, le tueur n’était certainement pas dans les parages. De plus, elle avait l’habitude de toujours fermer la porte à clé, même si nous étions tous présents. Ce jour-là, elle n’avait pas pensé que le danger se trouverait au sein de notre foyer. Bizarrement, je n’avais pas peur. D’une manière ou d’une autre, la télévision déforme toujours la réalité. Même si l’on voit que les faits ont vraiment eu lieu, il subsiste en nous une part de doute qui nous amène à penser qu’il ne peut rien nous arriver de tel. À cet âge-là, on estime que tout ce qui se passe à la télé fait partie d’un autre univers. Dans un sens, je crois qu’on ne se soucie pas vraiment du danger qui nous entoure, et même encore après. Un certain temps est nécessaire avant de pouvoir se rendre compte que chaque minute est importante et que, du jour au lendemain, on peut cesser de vivre. Mon insouciance a été forcée de s’évanouir bien avant l’heure, à l’instar de mon enfance.

Après ces tristes nouvelles, nous sursautâmes en entendant le bruit d’une clé dans la serrure. Un immense sourire aux lèvres, papa entra dans la pièce, apparemment heureux de rentrer à la maison. Je courus et sautai dans ses bras, il me fit tournoyer puis s’arrêta en voyant la télévision. Il fronça les sourcils et plissa les yeux, comme si cela lui permettait de mieux voir. Il détourna le regard lorsque Maman s’approcha pour nous enlacer tous les deux. Enfin, il était là. Nous n’avions plus qu’à profiter tranquillement du temps que nous pourrions passer ensemble avant qu’il reparte. D’ailleurs, je ne m’en souciais guère pour le moment. Je tâchais même d’oublier son départ prévu à peine trois jours plus tard. Après seulement une minute, il monta à l’étage pour prendre une douche. Effectivement, la journée avait été particulièrement chaude. Pendant ce temps, Maman fit réchauffer le hachis Parmentier qu’elle avait préparé. C’était le plat préféré de papa. Quant à moi, je m’assis à table et attendis sagement. Puis, papa redescendit vers vingt heures trente et s’installa en bout de table tandis que Maman nous servait à manger. Elle prit place en face de moi – alors que tout paraissait tellement normal – et nous commençâmes à manger, nous souriant mutuellement.

Papa n’avait pas vraiment la carrure d’un chauffeur routier. Il était assez mince. Une petite musculature se dessinait sur ses bras et son torse. En général, il était vêtu d’un jean de couleur foncée et d’un t-shirt plutôt clair. De temps en temps, il lui arrivait même d’échanger son t-shirt contre une chemise. Quant à ses cheveux, ils étaient brun foncé et assez courts. Leur raideur faisait tomber plusieurs fines mèches sur son front. Ses yeux avaient une couleur plutôt étrange. Ils étaient marron avec quelques nuances de gris. Ses sourcils obscurcissaient son regard et lui donnaient un air plutôt sévère, même lorsqu’il souriait. Comme à son habitude, il avait la tête bien droite, mais l’air bien plus pensif. Assis en bout de table, moi d’un côté, Maman de l’autre, il nous racontait son voyage, avec moins d’entrain que d’ordinaire. Au lieu de lui poser des questions sur les villes qu’il avait visitées ces deux dernières semaines, je me bornais à observer son visage. Il me jetait parfois des coups d’œil, et je lui souriais. J’attendais alors qu’il me rende mes sourires, mais il n’en fit rien. Une ride s’était creusée entre ses sourcils. Il semblait soucieux. Pourtant, je ne voulais pas savoir ce qui n’allait pas. Je n’aimais pas m’immiscer dans les pensées des autres, alors que je gardais les miennes secrètes. Ainsi, je me tus. Les coudes posés sur la table, sa main droite serrant son poing, il baissa les yeux. J’en étais persuadée, quelque chose le tracassait. Il y eut un long silence, puis il se remit à parler.

« J’ai remarqué que vous regardiez les infos quand je suis arrivé, dit-il.

– Oui, c’est vrai. Tu as entendu parler de ce qui est arrivé à ces pauvres femmes ? »

Attentive à ce qu’ils disaient, je restai silencieuse. En général, je n’étais pas très bavarde, je préférais écouter. Je n’étais pas du genre à parler pour ne rien dire, j’aimais beaucoup le silence. D’ailleurs, il m’arrivait quelques soirs de me poster devant ma fenêtre ouverte et d’écouter le souffle du vent. Et même si cela pouvait être dangereux, je m’installais parfois sur le toit de la maison, je n’avais qu’à passer par la lucarne et m’asseoir, la pente n’étant pas vraiment raide. C’est alors que j’inspirais profondément, pensant à tout le bonheur et le sentiment de liberté que me procurait le simple fait de respirer. Je trouve qu’à partir du moment où l’on arrête de prendre le temps pour cela, on cesse également de vivre. Car si l’on ne parvient plus à se souvenir de la joie que nous octroie le simple fait de sentir l’oxygène dans nos poumons, je ne suis pas sûre que nous parvenions à ressentir autre chose que le mépris ou le désarroi.

« Évidemment ! Et tu montrais ça à notre fille ?! Elle est bien trop jeune pour s’intéresser à ses histoires ! s’exclama-t-il, me sortant de mes songes.

– Je sais, je ne pensais pas que ces crimes seraient aussi violents. Mais tu sais bien que Lise comprend très bien les choses, alors je lui ai expliqué que cet homme ne viendrait pas nous faire de mal.

– Cet homme a pour ainsi dire parcouru toute la France, pourquoi ne pourrait-il pas venir ici, dans cette maison ? répliqua-t-il avec légèreté.

– Tu as sûrement raison, mais je pense que nous ne devrions pas nous affoler, nous n’avons pas envie de vivre dans la peur, pas vrai ? Chris ? »

Elle le regardait avec intensité, les sourcils froncés.

« Mais personne ne vit dans la peur Marie, et c’est bien ça le problème, les gens ne font plus attention à rien ! Il y a tellement de femmes qui restent chez elles toute la journée et qui ne verrouillent pas leur porte. N’importe qui peut entrer sans qu’elles s’en aperçoivent ! »

Il criait désormais.

« Crois-tu réellement que cette porte que tu fermes sans cesse à clé empêchera quiconque de venir te tuer ?

– Je crois surtout que nous devrions reprendre cette discussion plus tard, par exemple lorsque Lise sera couchée. D’accord ? »

Elle le regardait maintenant avec un air de reproche. Je ne comprenais pas pourquoi ils se disputaient. Je savais quel était le sujet de leur discorde, mais je n’en saisissais pas le sens. Il venait de rentrer, ne pouvait-il pas parler d’autre chose et profiter du peu de temps que nous avions ensemble, avant qu’il reparte ?! Il tapa du poing sur la table et se leva brusquement, faisant tomber sa chaise derrière lui. Je sursautai.

« Et pourquoi ça ? Elle a le droit de savoir que tout le monde peut mourir, et au moment où on s’y attend le moins. À quoi penses-tu qu’il ressemble ce gars ?

– Je n’en sais rien, et je ne veux pas le savoir. Tout ce que je veux, c’est pouvoir être tranquille chez moi ! Je ne veux pas que ma fille soit effrayée, je veux qu’elle puisse dormir paisiblement ! Alors arrête !! »

Il sourit.

« Et si je te disais que ce type a un profil des plus banals, qu’il peut être n’importe qui, un père de famille, un mari, que sous ses apparences normales, il est quelqu’un de très dangereux.

– Chris, arrête ça tout de suite !

– Malheureusement chérie, il est trop tard pour que je m’arrête, je ne veux pas que tu partes dans l’ignorance, je veux que ma fille sache quel père je suis, et que tu saches quel mari je suis. En fait, je ne suis pas vraiment celui que tu crois.

– De quoi tu parles ?

– Cet homme, c’est bien un tueur en série, c’est bien lui seul qui a tué toutes ces femmes.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu en sais ?

– Eh bien, je le sais… tout simplement parce que c’est moi qui les ai tuées ! »

Je restai bouche bée. Disait-il la vérité ? Que devions-nous faire ? Qu’avait-il l’intention de faire ? Il ne nous aurait jamais fait aucun mal. Il était mon père, l’homme qui avait épousé ma mère, celui qui aurait mis sa vie en péril pour sauver la nôtre. Il nous aimait. Il n’était pas le genre de personne qui fait du mal aux autres. C’était un homme bon. Alors pourquoi ?

« Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne peux pas être cet homme.

– Oh arrête !! Pourquoi je ne pourrais pas être ce gars ? Peter Parker et Bruce Wayne ont bien une double vie eux, pourquoi moi, je n’aurais pas le droit d’en avoir une ?

– Tu n’es pas un super héros Chris, tu es un homme normal, avec une fille et une femme. Alors, arrête ça. »

Maman avait pris un air calme. Elle espérait sans doute réussir à le calmer, et à lui faire dire qu’il mentait, qu’il n’était pas ce monstre.

« Arrêter de faire quoi ? De dire la vérité ? Je ne mens pas, d’ailleurs, je ne vois pas vraiment quelles raisons j’aurais à mentir.

– Je ne sais pas. Tu devrais peut-être prendre un peu de repos. On pourrait… partir en vacances tous les trois, suggéra Maman en s’imaginant certainement que tout ceci n’était qu’un énorme mensonge. Ça nous ferait beaucoup de bien, on se voit si peu ces temps-ci.

– Je n’ai pas besoin de repos ! Je suis en pleine forme.

– Très bien, alors tu devrais peut-être… »

Elle baissa la tête.

« Quoi ?? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

– Eh bien, tu devrais discuter de tout ça avec… une personne compétente.

– Un psy ? C’est ça que tu veux dire ? »

Elle ne répondit pas.

« Je ne suis pas fou Marie.

– Je n’ai pas dit ça.

– Mais tu l’as pensé tellement fort ! Oui, j’ai tué ces femmes, mais je ne regrette rien.

– Mais… pourquoi… », bégaya-t-elle alors que la peur emplissait son visage. Elle semblait incapable de terminer sa phrase.

Elle me jeta un coup d’œil, paniquée, guettant l’affolement dans mes iris. Mais je ne comprenais pas, j’étais ahurie. Pour moi, il était impossible que mon père ait fait autant de mal. D’ailleurs, je ne savais pas ce que j’aurais dû ressentir à ce moment. De la peur ? Jusqu’ici, mon père ne m’avait jamais effrayée. De la colère ? Je ne savais même pas si ce qu’il disait était vrai. L’incompréhension envahissait ma tête.

« Pourquoi ?! Si tu regardes bien chérie, c’est un mal pour un bien. Peut-être qu’après ça, les gens vont se rendre compte que la peur nous est parfois nécessaire. C’est une sorte de mise en garde.

– Tu n’as mis en garde personne !!! Tu as tué ces pauvres femmes !

– Pour en inciter d’autres à la prudence. Que penserais-tu si on pouvait entrer chez nous comme dans un moulin ? »

Maman me regarda, les yeux remplis d’excuses, comme si elle avait quelque chose à se reprocher. Je ne savais pas ce qui allait se passer, mais j’étais sûre d’une chose : mon père ne méritait rien d’autre que ce qu’il avait infligé à ces femmes. J’aurais voulu qu’il reparte d’où il était venu. J’aurais voulu ne pas savoir qui il était. Celui que j’étais censée aimer me terrifiait à présent. Son sang coulait dans mes veines, le sang d’un assassin. Je fixais ma mère, la peur au ventre, cherchant des réponses dans son regard. Mais je n’y trouvais absolument rien.

« D’ailleurs, c’est toi qui m’as inspiré. Ce besoin que tu as d’être toujours prudente, de te sentir en sécurité, alors je me suis dit que toutes les femmes devraient être comme toi. On vit vraiment dans un monde de fous n’est-ce pas ?!

– Je ne te le fais pas dire… souffla-t-elle.

– Il faut montrer aux gens que tous les films qu’ils voient peuvent devenir la réalité. »

Elle ne répondit rien, s’obstinant à le regarder, cherchant également des réponses.

« Apparemment, tu n’as plus envie de me parler. Je m’en doutais, j’en ai sûrement trop dit. Mais tu avais le droit de savoir. En fait, je n’avais pas l’intention de te le dire, mais quand je suis rentré, que j’ai compris que vous étiez au courant de cette histoire, j’ai eu envie que vous sachiez. Que veux-tu ?! Je ne serai pas parvenu à te cacher les choses très longtemps. »

Il y eut un silence. Puis il reprit.

« Je suppose que l’amour que vous me portez ou celui que vous me portiez ne sera pas suffisant pour vous faire garder le silence. Tu comprendras donc que je n’ai pas d’autre choix, mais que ça ne me réjouit pas vraiment.

– Non Chris, ne fais pas ça ! », supplia Maman.

Qu’entendait-il par là ? Il n’avait pas d’autre choix. Le choix de quoi ?

« Je suis désolé, mais je ne peux pas prendre le risque d’être condamné, et comme je ne suis pas certain que vous teniez vos langues… il est temps de partir mes chéries. »

Partir ? Mais je ne voulais pas partir, je voulais oublier tout ça, et continuer à vivre dans cette maison que j’aimais, dans laquelle j’avais grandi. Malheureusement, je comprenais qu’il était impossible d’effacer ce qu’il avait fait. Où voulait-il nous emmener ?

« Qui veut partir la première ? »

Il attendit quelques secondes.

« Évidemment… personne. Bon, comme c’est à la plus âgée de montrer l’exemple… Marie, c’est ton tour ! Ne t’inquiète pas, Lise te rejoindra juste après. »

Il lui attrapa le poignet, elle se débattit et parvint à lui donner un coup de poing sur la joue. Il lâcha prise, Maman se précipita vers le tiroir dans lequel elle rangeait les couteaux. Elle réussit à en sortir un, mais il arrivait derrière elle. Elle se tourna vers lui, mais il l’empoigna juste à temps. Il était beaucoup plus fort qu’elle. Alors, Maman le griffa au visage, il la gifla en retour. Puis il s’empara de son autre poignet et les maintint tous les deux dans le dos de Maman. Il prit ses poignets dans une main, et le couteau dans l’autre, puis lui glissa à l’oreille :

« Tu n’as pas à avoir peur, ça sera rapide, je ferai en sorte que tu n’aies pas mal. »

Sans réfléchir, je lui sautai dessus, essayant de lui faire lâcher prise, et me retrouvai aussitôt par terre, la tête contre le rebord de la fenêtre. Maman hurla, mais il n’y avait aucune maison aux alentours, personne ne pourrait nous entendre. Il lui ordonna de se taire et la fit se rasseoir sur une chaise, face à moi. Je le suppliai, tandis que des larmes coulaient sur mes joues. Il me répondit simplement :

« Lise, allons, sois sage. Tu ne voudrais quand même pas que ton papa aille en prison. »

J’étais incapable de lui parler. Puis, il dit à Maman :

« Allez, dis au revoir à ta fille. »

Le visage de Maman était marqué par la souffrance, alors qu’elle le fixait.

« Oh, Marie ! Ne fais pas cette tête ! Tu sais que tu vas me manquer, mais tu sais aussi que la vie est injuste. »

Elle ferma brusquement les yeux, tandis que ses muscles se contractaient, elle me regarda quelques secondes plus tard, elle savait ce qui allait arriver.

« Lise, regarde-moi, m’ordonna-t-elle, je t’aime Chérie.

– Je t’aime Maman, répondis-je dans un souffle, tandis que mes lèvres tremblaient.

– Lorsque ton heure sera venue, tu viendras me rejoindre, mais ce n’est pas pour aujourd’hui, et tout de suite, je veux que tu coures aussi vite que tu peux ! Cours ! »

J’étais tétanisée, il fallait pourtant que je me lève et que je coure, je savais qu’il n’y avait aucun moyen de la sauver. Cependant, mes muscles refusaient de m’obéir, ils étaient figés. Je me refusais à abandonner celle qui m’avait donné la vie, alors qu’il était en train de voler la sienne. Il me regarda, se demandant sûrement si j’allais vraiment me mettre à courir. Puis, sentant mon hésitation, il sourit. Aussitôt, je rassemblai le peu de courage qu’il me restait, et  forçai mes jambes à me porter hors de cet endroit qui n’était désormais plus ma maison. Derrière moi, la fenêtre était ouverte, je m’y faufilai rapidement, je ne voulais pas me retourner. Une fois dehors, je l’entendis me dire :

« Bah alors, Lise, ce n’est pas très gentil de laisser ta maman mourir toute seule. Et comment comptes-tu te débrouiller pour vivre ? Tu ne réussiras jamais à survivre sans nous. Allez, reviens, papa va s’occuper de toi.

– Tu n’es plus mon père !! », répondis-je avec hargne.

Il soupira et posa sa main gauche sur le front de Maman.

« Laisse-la partir ! Tue moi si tu veux, mais laisse-la vivre, le supplia-t-elle.

– D’accord Chérie, je vais la laisser vivre… pour l’instant. Mais souviens-toi, Lisie, me dit-il, où que tu sois, tu ne seras jamais réellement en sécurité. Tu n’arriveras pas à te débarrasser aussi facilement de moi. »

Je lus ensuite l’impatience sur le visage de mon père, la peine sur celui de ma mère, malgré cela, elle me sourit, sachant certainement que cette image d’elle resterait à jamais gravée dans ma mémoire. Lentement, il porta le couteau à la gorge de Maman, puis le fit glisser doucement pour faire apparaître une ligne de sang, coulant le long de sa peau délicate. Ses poings étaient serrés. Elle me regardait encore, mais son visage s’était figé, je compris qu’il le serait à jamais.

Je détournai les yeux vers mon père, qui souriait en me regardant, je ne ressentais plus que de la haine à son égard. Ce jour-là, mes deux parents étaient morts, quant à l’homme en face de moi, c’était un étranger. Je me retournai et me mis à courir tant que j’en avais la force, tant que je gardais l’espoir que ce qui venait de se passer n’était qu’un cauchemar, et que je pourrais plus tard rentrer dans une maison remplie de l’amour que mes deux parents me portaient. Je laissais mes jambes supporter le poids de cette haine et cette douleur qui enveloppaient mon cœur, alors que dans ma tête, l’obscurité avait pris place auprès du vide. Je me rendais à peine compte que j’étais en train de courir. Malheureusement, notre maison était loin de tout. Il m’était donc impossible de me réfugier chez un voisin, pour peu que j’aurais eu la volonté de me retrouver face à des personnes qui m’auraient obligée à prendre conscience de ce qui s’était passé. Je n’étais pas prête, j’avais besoin de temps, pour réfléchir, pour m’en rendre compte par moi-même, pour me souvenir de haïr mon père pour l’éternité.

 

Je ne sais pas depuis combien de temps je courrais quand je m’aperçus à quel point il faisait noir. Je ne voyais plus où je mettais les pieds et trébuchai brusquement. Sans même avoir eu le temps de m’en rendre compte, je me retrouvai face contre terre. Mon cerveau était comme déconnecté. Je n’avais pas la force de me relever, je rampai alors jusqu’à un petit abri à quelques mètres de là. J’y passerais la nuit et me rendrais à la ville la plus proche dès le lever du jour. Je me recroquevillai, mes bras enveloppant mes jambes, et la tête dans les genoux. Je n’avais aucune idée de l’endroit dans lequel je me trouvais, et cela m’était égal. Peu m’importait de mourir cette nuit, tant que je n’avais pas à revoir le visage de l’étranger.

 

Les premières lueurs du soleil effleurèrent mes paupières et je me réveillai. J’aurais voulu que Maman soit présente, qu’elle passe sa main sur mon front de cauchemars, comme elle savait si bien le faire. Mais j’étais seule… en tout cas c’est ce que je croyais. Des bruits de pas s’approchaient de plus en plus de ma cachette, et je ne voulais pas que qui que ce soit me trouve. Ce n’est que quand j’entendis son souffle que je sus que c’était lui… il m’avait retrouvée. Ma respiration s’accéléra, ainsi que les battements de mon cœur. Je serrai les poings. Et doucement, il s’approcha, comme s’il craignait de m’effrayer, comme s’il pouvait ne pas m’effrayer, maintenant que je savais qui il était, maintenant que la seule chose que je désirais était vivre le plus loin possible de lui.

À cet instant, je ne pouvais voir que ses jambes, puis il s’abaissa, toujours aussi lentement, il m’était impossible de fuir, il m’aurait rattrapé de toute façon, il n’y avait rien à faire. Il me regarda et me dit : « Te voilà enfin ! », l’innocence incarnée. C’en était fini pour moi, j’allais pouvoir rejoindre Maman, même si j’aurais préféré partir d’une autre manière, et pas avant plusieurs dizaines d’années. Alors, tout devint obscur, et j’ouvris les yeux.

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